Drissa Touré, cinéaste : « J'ai loué le ciné Sanyon, je veux apporter quelque chose à Bobo »

11/02/2020
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L'emblématique cinéaste Drissa Touré est venu ce lundi matin à la rédaction de L'Express du Faso. Avec pour objectif de présenter au quotidien Bobolais ; le Dambé (l'honneur) qu'il a reçu. A l'occasion, voici ce qu'il nous a confié.

 

Vous avez reçu une attestation de reconnaissance dénommée « Bobo Dambé ». C'est quoi « Bobo Dambé » et c'est dans quel cadre on vous l'a décerné ?


« Bobo Dambé », c'était la nuit de l'honneur à ceux qui ont fait l'honneur de Bobo-Dioulasso. Ils se sont vus décernés des attestations d'honneur de Bobo-Dioulasso. C'est ainsi qu'il m'a été décerné un certificat de reconnaissance. Cela m'interpelle, et me montre à moi-même une image de moi, que je vois à travers cette reconnaissance. Comme le dit la décentralisation, chacun dans son domaine doit se développer et créer l'économie pour son propre développement sans être régionaliste. Bobo-Dioulasso, c'est ma région et  en tant que doyen des cinéastes, en tant que réalisateur, j'ai le devoir de travailler pour l'honneur de Bobo-Dioulasso ; pour asseoir une économie parce qu'aujourd'hui, on parle de l'industrie du cinéma. Dans l'industrie du cinéma, il faut qu'il y ait des financements. C'est vrai que notre cinéma est un cinéma d'auteur, un cinéma subventionné depuis des temps. Il faut aussi nous donner des occasions d'entreprendre sur la salle du ciné Sanyon que j'ai prise en location-gérance. Cela, justement pour répondre à l'esprit de l'industrie du cinéma.

 

Justement, les salles de cinéma sont fermées à Bobo-Dioulasso, une ville dite capitale culturelle. Y a-t-il de l'espoir pour que ces salles puissent revivre, surtout que vous venez de prendre la gestion d'une de ces salles ?


Il y a espoir ! Parce que, comme vous le dites, Bobo-Dioulasso est la capitale culturelle du Burkina Faso. De deux, Bobo-Dioulasso est beaucoup cinéphile. Ce sont les études qui l'ont démontré. C'est vrai que des salles de cinéma ont fermé. Elles sont devenues des magasins ou des lieux de cultes. Si bien que c'est compliqué pour les gens qui n'ont pas d'autre choix que de rester dans leur salon et de regarder la télévision. Aussi, les Smartphones individualisent les gens. Or, si l'on va au cinéma, c'est d'abord un spectacle, une communion avec beaucoup de gens et c'est en même temps anonyme. Anonyme, c'est-à-dire que quand on regarde le film et que le réalisateur sort un message, anonymement vous le prenez ou vous ne le prenez pas. Ça, c'est intéressant. Il n'y a pas de donneur de leçons qui viendra vous dire quoi que ce soit. Vous êtes le seul responsable de vous-mêmes. Voyez-vous ! C'est ça le cinéma ! Je vais dire une petite anecdote qui m'est arrivée. J'ai eu des problèmes dans ma famille. De sérieux problèmes. Je suis sorti pour me recréer. Je ne bois pas, je ne danse pas. Je le faisais avant, mais maintenant je ne le fais plus. Je cherchais un endroit pour réfléchir. J'ai choisi d'aller au cinéma, mais il n'y avait aucune salle de cinéma ouverte à Bobo-Dioulasso. Finalement, je suis allé m'asseoir à l'église. Donc, ça veut dire qu'on  doit donner le choix aux gens, chacun dans son domaine. L'église dans son domaine, le cinéaste dans son domaine  et l'exploitant dans son domaine. Chacun dans son domaine crée l'économie. Je reviens sur la salle  de ciné que j'ai prise. Elle appartenait à la SONACI (Société nationale de cinéma) qui a fermé il y a 20 ans et a été reprise par la Caisse nationale de sécurité sociale. Voyez-vous cette espace-là ? Ce qui fait la spécificité de ciné Sanyon, il y a un grand arbre, un arbre mystique.  Les autochtones font leur rituel là-bas. Quand j'ai vu la salle délabrée, que les gens vont déféquer là-bas, font des pipis sur les fétiches des Bobos, je me suis dit qu'il y a un problème. Parce nous avons notre vision du monde et si on salit cette vision là, c'est très grave d'autant plus qu'il y a une salle de cinéma délabrée ici qui doit aussi donner la visibilité à la ville de Bobo. En tant que cinéaste, je me suis donné le devoir de reprendre cette salle. Je suis allé à la Caisse nationale de sécurité sociale. La salle de cinéma coûte un million F CFA par mois. La location fait deux cent cinquante mille par jour. J'ai donc vu le Directeur régional (DR) et je lui ai dit : « DR je suis cinéaste. Après explications, il m'a demandé de le convaincre. Quand j'ai avancé mes arguments, j'ai reconnu vraiment la Caisse nationale de sécurité sociale ». Le DR m'a dit : « écoutez monsieur Touré, on ne peut pas vous refuser ça ». Ils m'ont donné la salle à moitié prix. Ils m'ont fait des avantages pour que le cinéma puisse exister dans Bobo. Compte tenu de tout ça, j'ai pris la salle.

 

Vous avez tantôt parlé de télévision, de Smartphones et autre. Pensez-vous réellement pouvoir redonner vie à la salle de ciné Sanyon malgré tout cela ?


Il faut qu'on y arrive ! Même s'il y a des difficultés, il faut réussir à traverser ces difficultés, à asseoir la vérité. La vérité à partir de la réalité du terrain. On sait qu'il y a une réalité, mais il y a une vérité. La vérité, il faut que les gens s'éduquent, s'épanouissent, qu'ils aillent en recréation, qu'il y ait du cinéma. D'autant plus qu'on parle de l'économie du cinéma. S'il y a du cinéma, regardez les jeunes aujourd'hui qui ont fait l'ISIS (Institut supérieur des images et du son) qui sont sortis avec des diplômes, des connaissances. Ils sont dans leur époque. Quand ils font des films populaires, les salles sont pleines. Mais, s'il n'y a pas de salles, on ne peut pas connaitre leur valeur. Les gens vont voir leur propre histoire, leur propre image. Ce n'est pas comme nous, à notre temps où on se battait pour montrer les méfaits du colonialisme, les problèmes de mariage forcé, ainsi de suite… Maintenant, ce sont entre d'autres problèmes. Et ces jeunes-là sont à même de le dire avec une nouvelle technologie. Je ne sais pas l'utiliser. Nous on était dans les 35 millimètres avec de gros appareils, avec un laboratoire qu'il faut aller faire à Paris. Mais, maintenant avec la nouvelle technologie on tourne tout de suite, on va tout de suite, on consomme tout de suite. Ces jeunes-là sont à même de faire ça et les salles sont pleines. Donc cela veut dire que les gens veulent sortir. Mais si on ne leur offre pas d'espaces de sortie,  ils restent chez eux et regardent la télé.

 

Alors à partir de quand,  les gens peuvent-ils s'attendre vraiment à aller fréquemment sinon à avoir leur salle de cinéma opérationnelle ?


Pour cela, il faut des films. A la direction nationale du cinéma, les choses se sont organisées a tel point que n'est pas exploitant qui veut ! Il y a des conditions pour être exploitant. Et si vous êtes exploitant il y a des distributeurs. N'est pas distributeur qui veut également. Donc tous les producteurs, les cinéastes qui font des films, déposent leurs films auprès des distributeurs. Maintenant ces distributeurs-là viennent vers les exploitants et nous on programme les films selon les pourcentages. Le distributeur est tenu de donner la part du réalisateur, la part de l'exploitant et la part du producteur. Voilà comment la règlementation a été faite ici au Burkina et c'est une très bonne chose. Parce que moi j'ai pris la salle le premier décembre passé donc ça fait environ trois mois. J'ai déjà expérimenté les mois de décembre et de janvier et maintenant je suis avec deux distributeurs à Ouagadougou. Donc tous les jours, il y a du cinéma au ciné sayon : 18h30, 20h30, 22h30. Ayant expérimenté cela, je vois que c'est vrai qu'il n'y a pas d'affluence, c'est vrai que ça ne marche pas pour le moment mais je m'attendais à ça et j'ai mis des mécanismes pour que ça marche.

 

Quels sont ces mécanismes sur les quels vous comptez, pour que les choses puissent bouger comme vous le voulez ?

Pour que ça marche, j'ai été voir les étudiants parce que même en Europe quand le cinéma ne marchait pas ce sont des bénévoles qui ont aidé. Je suis parti vers les bénévoles, les étudiants parce que eux ils sont à même de comprendre. Quand j'ai été vers eux je leur ai expliqué et nous avons créé un cinéclub. Ils connaissent les réseaux sociaux à travers lequel ils peuvent toucher le maximum de personnes. Après nous avons fait des prospectus que nous avons envoyés dans tous les services. Ils font même des posters. Ça, ce sont des choses qu'on a mis en place et au-delà de ça on va à la télé. Au niveau de Ouagadougou déjà, les distributeurs sont tenus eux aussi de faire de telle sorte qu'il y ait la pub. A Bobo, nous également en tant que exploitants, nous avons le devoir également d'attirer notre public parce que chacun connait son terrain, chacun connait son public. Voilà les mécanismes qu'on a mis en place. Il y a des projections tous les dimanches à 10h30 pour enfants. On étudie le film et au début on explique aux enfants ce qu'ils vont voir. Après, on leur pose des questions et on leur explique. Ça va donner le goût du cinéma aux enfants, ça va leur permettre de savoir que le cinéma n'est pas que du divertissement. Le cinéma c'est le développement de soi-même, le développement du mental parce qu'il y a beaucoup de disciplines dans le cinéma. J'ai dit aux enfants : «  vous savez, il y a  la température de l'image, il y a des actes de prises de vue, il y a la grammaire du cinéma donc il faut étudier. Il faut aller dans les hautes études cinématographiques. Quand vous étudierez, vous allez avoir la licence du cinéma, vous allez avoir le doctorat du cinéma ». Et ça les a émerveillés. Voilà comment on arrive justement à donner à ces enfants-là le goût de l'étude et à leur montrer ce que le cinéma leur apporte. Et je leur ai dit que la première économie des Etats-Unis c'est le cinéma.


Réalisée par Souro DAO

                                                                                                 Retranscrite par Mariam SERE   


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