Safiatou Aoué incarne une nouvelle génération d’ingénieurs de conception en génie énergétique au Burkina Faso. Elle a tracé un parcours académique remarquable qui l’a amenée à se spécialiser dans le domaine de l’énergie, un secteur crucial pour le développement durable de son pays. Actuellement, elle est doctorante en génie énergétique plus précisément en physique appliquée, se focalisant sur un domaine qui préoccupe de nombreux acteurs du secteur agricole : l’amélioration des équipements de séchage des produits agroalimentaires. Avec des leaders comme elle, l’avenir de l’ingénierie énergétique semble prometteur, et les espoirs d’un développement durable plus fort se renforcent. Son histoire inspire plus d’un. Lisez !
Qu’est-ce qui vous a poussée à vous spécialiser dans l’énergie photovoltaïque et les technologies vertes ?
Je suis tombée dans la filière technologie solaire appliquée par accident. Jusqu’en terminale, je ne savais pas ce que je voulais faire comme métier. Du coup, je ne savais pas quoi choisir comme filière à l’université. Mais il y a un aîné qui a parlé de la filière technologie solaire appliquée et j’ai cherché à avoir des informations. Finalement, j’ai fait le test et j’ai été reçue. C’est ainsi que j’ai commencé les cours. Et c’est au fil du temps que j’ai commencé à aimer la filière. Ma spécialité, ce sont plus les technologies vertes parce qu’avec cela, j’ai la possibilité de faire la conception d’un dispositif en utilisant des matériaux disponibles sur le plan local, beaucoup plus adaptés aux réalités locales. Ce qui est différent des photovoltaïques qui nécessitent l’utilisation de matériels importées.
C’est quoi concrètement, l’énergie photovoltaïque et la technologie verte ?
L’énergie photovoltaïque, c’est l’énergie solaire photovoltaïque. C’est l’énergie solaire en gros. Lorsqu’on parle de technologies vertes, je vais aller sur la base de l’énergie solaire. D’abord, dans l’énergie solaire, il y a deux composantes. Il y a la lumière du soleil et la chaleur du soleil. C’est avec la lumière du soleil qu’on fait la production d’électricité à travers les panneaux solaires. C’est ce qui est l’énergie solaire photovoltaïque. C’est la production d’électricité à travers les panneaux solaires grâce à la lumière du soleil et à l’utilisation de la chaleur du soleil. Ici, c’est beaucoup plus pour des technologies comme les cuiseurs, les séchoirs, parfois les distillateurs, et des chauffe-eaux. Donc, lorsqu’on parle de technologies vertes, la plupart du temps, ce sont les technologies qui utilisent la composante thermique du soleil.
Quels défis avez-vous rencontrés en tant que femme dans un domaine traditionnellement dominé par des hommes ?
Les défis en tant que femme dans ce domaine, c’est que la plupart des équipes dans lesquelles on se retrouve sont majoritairement masculines. Avec les pensées féodales ici, certains hommes n’aiment pas quand une femme est au-dessus d’eux. Il faut donc être mentalement forte, avoir du caractère et audacieuse. En tout, il faut savoir s’imposer. Également, certains clients font plus confiance aux hommes qu’aux femmes. Conclusion, pour un marché, il y a 90 % de chance que l’homme soit choisi même s’il est moins compétent que la femme.
Après l’apprentissage, il faut faire des stages pour se perfectionner. Personnellement, je n’ai pratiquement rien appris lors mon premier stage, parce qu’on ne me laissait pas faire grand-chose. La plupart des marchés, c’était hors de Ouaga et ils ne permettaient pas de les suivre. Quand je me plaignais, ils donnaient des prétextes fallacieux comme quoi mes parents ne vont pas me le permettre. Je leur répétais que mes parents connaissaient déjà le domaine que j’ai choisi. Et lorsqu’on part sur les rares chantiers, on ne me permettait pas de monter sur le toit toute seule, parce que je suis une femme. Une anecdote, il y a quelqu’un qui m’a dit que je suis très brutale, que je ne suis pas douce. Pourtant, une femme doit être douce. Je lui ai répondu que la douceur, je la réserve à mon chéri. Il faut vraiment être courageuse dans ce domaine.
Avez-vous déjà des réalisations ? Si oui, pouvez-vous nous en dire plus ?
Il y a deux choses dont je suis particulièrement fière. J’ai conçu et réalisé un four soleil depuis 2019 et qui marche jusqu’aujourd’hui. Il est toujours aussi performant qu’au début. C’est un dispositif qui permet de faire la cuisson, qui ne demande pas beaucoup d’interventions. Ça permet également de faire de la pâtisserie, des mets locaux. Le jour de ma soutenance, on l’a amené à l’école. Pendant que je faisais ma présentation, on y a mis le gâteau. D’ici que la soutenance finisse, le gâteau était prêt. Le jury a été invité pour voir le dispositif et déguster le gâteau. Sans charbon, sans rien, on met juste à l’intérieur, on dépose au soleil et voilà. La deuxième chose, c’est un séchoir solaire en métal. Tout a été fabriqué par moi-même, à part le découpage du laiton et l’encadrement de la vitre. C’était une très belle expérience pour moi. C’est mon 1er bébé que j’ai chéri. En ce qui concerne le séchoir, c’est en métal. Donc, je me suis faite accompagner par un soudeur. J’ai fait la conception et je l’ai guidé pour qu’il puisse faire ce que je voulais. Lorsqu’on a fini, j’ai testé avec du gombo, ça a gardé la couleur et un peu le goût. Quand on cuisine avec ce gombo, on voit que c’est très différent par rapport aux autres gombos secs. Donc, ce sont mes réalisations que je voulais partager avec vous.
Pouvez-vous décrire un projet récent sur lequel vous avez travaillé ? Quelles étaient les spécificités et les objectifs ?
Depuis un bon moment, je travaille sur l’amélioration des équipements de séchage des produits agroalimentaires. C’est un peu une continuité de ce que j’avais fait avec le séchoir. Puisque quand j’ai fait la conception, j’ai fait une étude dessus et j’ai vu qu’il y avait des points à améliorer. En plus de cela, l’objectif, est de faire l’état des lieux des dispositifs de séchage disponibles sur le marché local, d’analyser leurs performances et leurs limites. Et par la suite, proposer un dispositif plus efficace qui va nous permettre d’avoir un séchage de qualité et de sécher une grande quantité de produits en même temps.
Quelles technologies innovantes utilisez-vous pour améliorer l’efficacité énergétique dans vos projets ?
Actuellement, on a la possibilité de faire une simulation pour voir le comportement du système avant la mise en œuvre. Quand on fait la simulation, on change les paramètres pour voir ce qui marche le mieux. Ensuite, on trouve le système qui marche le plus. Et maintenant, on passe à la mise en œuvre. C’est beaucoup plus de la modélisation qui repose sur les maths. Pour ceux qui disent que les maths ne servent à rien. Ce sont les maths et la programmation. Il faut bien les maîtriser.
Quelle est l’importance de l’audit énergétique dans la conception de systèmes énergétiques ? Comment cela impacte-t-il vos projets ?
L’audit énergétique, c’est le fait d’analyser les habitudes de consommation. Quand on parle d’analyser les habitudes de consommation, c’est d’abord voir les équipements qu’on utilise, leurs consommations, leurs utilisations et les habitudes de consommation énergétiques des populations. Donc, le professionnel analyse tous ces paramètres et fait des propositions pour l’optimisation de la consommation énergétique. Une fois que ces recommandations sont prises en compte, on peut améliorer votre efficacité énergétique. Pour ma part, j’aime diversifier mes activités. Les projets se ressemblent, mais chacun a sa particularité. Ce qui est très intéressant, c’est que les résultats sont concrets. Cela permet de mesurer son efficacité et c’est motivant.
Des perspectives ?
La perspective, c’est de créer une crédibilité autour de mon image et arriver à rassurer mes collègues que nous sommes des collaborateurs et partenaires, et non des ennemis, il n’y a pas de concurrence entre nous. Tout le monde a son importance.
Comment voyez-vous l’évolution de l’industrie de l’énergie renouvelable dans les prochaines années ?
L’évolution de l’industrie de l’énergie renouvelable dans les prochaines années avec l’avènement du changement climatique et l’urgence des solutions pour s’adapter aux impacts du changement climatique, le marché des énergies renouvelables va prendre de l’ampleur. Le besoin est réel surtout les solutions sur mesure, avec notre contexte de souveraineté et nos populations qui peinent à avoir accès à l’énergie. Etant donné que l’énergie, c’est le moteur du développement tous les secteurs d’activité ont besoin d’énergie.
Quel rôle pensez-vous que l’éducation et la sensibilisation jouent dans la transition vers des technologies vertes ?
Une chose est de concevoir et de réaliser, une autre est que les populations l’acceptent et l’utilisent. Par exemple, quand je voulais utiliser mon four le jour de ma soutenance, certains étaient sceptiques quant à son efficacité. Quand ils ont vu le rendu, ils étaient les premiers à être émerveillés. Une fois aussi, on était à une exposition et nous avons fait des brochettes avec un cuiseur en plein air. Certains ont craint goûter car ils n’arrivaient pas à croire qu’on puisse faire des cuissons avec le soleil. C’est le même cas avec les biodigesteurs.
Quels changements aimeriez-vous voir pour encourager plus de femmes à entrer dans le secteur de l’ingénierie et des technologies vertes ?
Parfois, c’est l’opinion de certains parents qui nous freinent. Ils estiment que c’est un domaine masculin ; pourtant il faut donner les mêmes opportunités aux enfants. Le secteur de l’ingénierie, ce n’est pas de la force physique. L’intellect est plus important. Il y a un gros travail à faire, c’est-à-dire la conception avant d’aller sur le terrain. Une fois sur le terrain, c’est pour faire un assemblage. Il faut également sensibiliser certaines personnes pour qu’elles puissent comprendre que la performance ou la compétence n’a rien à voir avec le sexe. Il faut créer un environnement qui permette aux femmes de pouvoir évoluer dans ce domaine.
Avez-vous des modèles ou des mentors femmes qui ont influencé votre parcours professionnel ?
Oui ! Il y a Reckya Madougou, une Béninoise très influente, très charismatique. Elle m’inspire énormément. Il y a également Mouniba Mazari, une Pakistanaise. Ce qui me plait le plus chez elle, c’est son don de soi, sa générosité. C’est une femme exceptionnelle qui, malgré les défis, les épreuves très douloureuses, elle a su se réinventer et elle arrive à se faire une place dans son domaine.
Quels conseils donneriez-vous aux entreprises qui souhaitent améliorer leur efficacité énergétique ?
Pour les entreprises qui désirent améliorer leur efficacité énergétique, c’est de prendre attache avec un professionnel. On en a plein au Burkina Faso. À la suite de l’audit énergétique, il va faire des recommandations. Si ces recommandations sont respectées, ces entreprises vont améliorer leur efficacité énergétique.
Quel est votre regard sur l’entrepreneuriat féminin au Burkina Faso ?
De plus en plus de femmes osent se lancer dans l’entrepreneuriat, même si peu osent se lancer dans le domaine du génie énergétique. Ce courage des femmes est en partie dû aux mesures incitatives des autorités du pays, de beaucoup d’organisations qui encouragent l’entrepreneuriat féminin en leur octroyant des financements, en les accompagnant à travers des formations. Ce qui booste l’entrepreneuriat féminin. Pour la jeune fille qui aimerait faire comme moi, elle doit être audacieuse et apprendre à s’imposer, pas à se cacher. Il faut avoir du caractère et se démarquer à travers son professionnalisme et dans le respect.
Aïcha TRAORE
