À son retour du Nigeria, Aminata Sanou, journaliste et Directrice de publication de Silures Média, partage son expérience du Mental Health Leadership Program (MHLP) organisé par Africa CDC à l’Université d’Ibadan du 11 au 22 août 2025. Sélectionnée parmi plus d’un millier de candidatures, elle était la seule journaliste et seule Burkinabè de la cohorte, aux côtés d’acteurs de la santé, de leaders communautaires et de managers d’ONG. Dans cette interview, elle revient sur les thématiques abordées, les enjeux pour le Burkina Faso et l’impact personnel et professionnel de cette expérience unique.
Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre média ?
Je suis journaliste et Directrice de publication de Silures Média, un média alternatif basé à Bobo-Dioulasso. Nous couvrons les questions liées à la justice sociale, aux droits humains, à la santé publique tout en développant un narratif qui contribue à combler le gap des inégalités.
À quel programme avez-vous participé au Nigeria ?
J’ai pris part au Mental Heath Leadership Program (MHLP) Short Course, (Programme de formation intense sur le leadership en santé mentale) organisé par Africa CDC et ses partenaires. C’était une formation scientifique qui s’est déroulée à l’université des neurosciences de Ibadan au Nigeria. Sur plus d’un millier de candidatures, nous n’étions qu’une quarantaine de participants, majoritairement des professionnels de la santé et des managers d’ONG. J’étais la seule journaliste, ce qui m’a permis d’apprendre comment adapter les outils de leadership et de plaidoyer au domaine des médias.
Quelles thématiques ont été abordées ?
Nous avons travaillé sur le leadership et la gouvernance en santé mentale, la formulation des politiques publiques africaines, la prévention et la prise en charge des troubles mentaux. Le point central portait sur la stigmatisation. Parce que dans nos sociétés, les troubles mentaux sont souvent perçus comme des problèmes spirituels, et cela conduit généralement au recours à des prières, des potions proposées par les religieux et les guérisseurs traditionnels. La formation a donc insisté sur l’importance de prioriser avant tout, le traitement médical et la sensibilisation des communautés. Nous avons également étudié les facteurs aggravants, notamment le genre et la vulnérabilité sociale. Les femmes, les enfants et les orphelins et autres couches vulnérables sont particulièrement exposés. Une étude citée indique d’ailleurs que 22 % des survivantes de crises présentent un risque accru de troubles mentaux. Pour le Burkina Faso, confronté à une crise sécuritaire depuis une dizaine d’années, ces chiffres soulignent l’urgence d’une prévention et d’une prise en charge adaptée.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
La barrière linguistique aurait pu être un obstacle majeur, puisque le cours s’est déroulé entièrement en anglais, sans traduction. Si lire des documents en anglais ne me posait pas de problème, suivre les échanges et comprendre oralement représentait souvent un défi pour les francophones. Mais, j’ai choisi de transformer cette difficulté en opportunité. Parce que pratiquer une langue non parlée couramment dans mon pays, c’est aussi une chance de se dépasser.
Qu’avez-vous retenu de votre séjour au Nigeria, au-delà de la formation ?
J’ai fait de belles rencontres et j’ai pu côtoyer le Nigeria de manière plus concrète. J’ai réalisé qu’il ne se réduit pas aux scénarios souvent effrayants de Nollywood. J’ai découvert un peuple courtois, discipliné et respectueux de la femme. Pendant tout mon séjour, j’ai remarqué que les hommes s’adressent aux filles ou aux femmes en les appelant « Maman », une marque de respect qui m’a beaucoup touchée. J’ai aussi développé mon réseau professionnel et rencontré des amazones de la santé mentale, des femmes africaines, de véritables leaders inspirantes et engagées.
Comment comptez-vous utiliser ces acquis à votre retour au Burkina Faso ?
À travers Silures Média, qui dispose déjà d’une rubrique dédiée à la santé mentale, je pourrai animer cette rubrique avec plus de professionnalisme et de rigueur. Mais notre rôle va au-delà ; nous devons aussi mener le plaidoyer politique et institutionnel, pour contribuer à améliorer les infrastructures, renforcer le plateau technique, former davantage de spécialistes et élargir l’accès aux soins pour les populations vulnérables.
Comment comptez-vous mobiliser sur cette question ?
À Silures Média, je m’engage déjà pleinement à promouvoir la santé mentale à travers la production de contenus de qualité. Mais pour aller plus loin, je lance un appel à toutes et à tous : aux médias, pour accorder davantage de place à ce sujet ; aux Organisations professionnelles des médias (OPM), pour former les journalistes ; aux ONG travaillant sur la santé mentale, pour mieux intégrer la presse dans leurs plans d’action ; à toutes les communautés et parties prenantes, pour assurer l’efficacité et la durabilité de ces initiatives.
Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté personnellement ?
Cela a renforcé une confiance en moi. Être sélectionnée parmi plus de mille candidats est un vrai encouragement. L’an passé, j’avais été retenue pour la session MHLP précédente, mais j’avais dû décliner à cause d’un engagement avec l’Union africaine sur la migration, qui m’a conduite à être élue présidente du Réseau des Journalistes pour la Migration en Afrique de l’Ouest. Cette fois-ci, la formation m’a permis de combiner leadership, plaidoyer et journalisme.
Quelle différence faites-vous entre ces deux engagements ?
Avec le Réseau des Journalistes pour la Migration, le travail est structuré dans un cadre journalistique. Avec le MHLP, nous avons reçu des outils flexibles, adaptables à notre contexte. En tant que seule Burkinabè et seule journaliste, j’ai l’opportunité de mobiliser la presse dans le plaidoyer pour la santé mentale, ce qui est inédit et stratégique.
Quelle est votre lecture de la situation actuelle de la santé mentale au Burkina Faso ?
Je ne saurais me hasarder à dresser un tableau formel dont je ne maîtrise pas tous les aspects, mais la crise sécuritaire prolongée montre que de nombreux Burkinabè vivent des traumatismes psychologiques, surtout les femmes et les enfants. Le coût des soins reste élevé, les structures spécialisées sont insuffisantes et la stigmatisation reste forte. Cela rend la sensibilisation, le traitement médical et la mobilisation communautaire absolument cruciaux.
Quel message souhaitez-vous adresser aux citoyens et aux décideurs ?
La santé mentale doit devenir une priorité collective. Sensibilisation, traitement médical, plaidoyer institutionnel et mobilisation de toutes les parties prenantes doivent aller de pair. Chaque acteur, média ou institution, a un rôle à jouer pour le bien-être individuel et le développement durable du Burkina Faso. Je remercie sincèrement Africa CDC et le MHLP pour la mise en place de ce cadre de formation et pour l’octroi de la bourse. J’exprime également toute ma gratitude au journal L’Express du Faso, qui m’accompagne et me guide depuis mes premiers pas dans la presse. Je tiens à exprimer toute ma gratitude aux spécialistes de la santé mentale qui m’ont encouragée à approfondir cette thématique. Je remercie particulièrement l’expert qui a cru en moi et m’a motivée à postuler. À toutes les personnes touchées, directement ou indirectement, par les troubles mentaux, je voudrais dire que je comprends leurs douleurs. Ce ne sont pas des caprices. Je voudrais leur rappeler qu’elles ne sont pas seules. Que notre pays compte des experts compétents, prêts à les accompagner pour leur redonner le sourire, la force, l’énergie et la dignité humaine qui est la leur. Même si vous décidez de suivre des traitements alternatifs, associez-les toujours à un suivi médical afin de garantir une prise en charge complète et sécurisée.
Estelle Wende Mi KOUTOU
