Mélegué Traoré, à propos de la journée des coutumes et traditions: «bravo au gouvernement qui est en train de procéder au redressement d’un tort et d’une injustice historiques»

Les Burkinabè devront le mettre dans leur programme. Tout comme les fêtes chrétiennes et musulmanes, les coutumes et traditions seront désormais célébrées chaque 15 mai. C’est une décision prise par le gouvernement de la Transition dirigée par le Capitaine Ibrahim Traoré. Pour Mélégué Traoré que nous avons rencontré, « c’est le redressement d’un tort historique ». Ainsi, celui qui a toujours prôné un retour aux sources ancestrales, donne sa vision sur l’instauration du 15 mai comme journée des coutumes et traditions au Burkina Faso, sur le choix de cette date et sa portée pour le Burkinabè.

La date du 15 mai sera désormais la journée de commémoration des coutumes et des traditions au Burkina Faso. Qu’est-ce que vous en pensez ?
J’en pense le plus grand bien et suis pleinement satisfait. Car parmi les nombreuses décisions et les innovations de portée indéniable que le Président Ibrahim Traoré et le gouvernement ont introduites dans la vie de l’Etat et de la nation burkinabè, deux comptent parmi les plus importantes à mes yeux : l’Alliance des Etats du Sahel et la nouvelle place reconnue aux coutumes et aux traditions, dont la religion traditionnelle africaine.
Et s’il y a une question pour laquelle on doit particulièrement féliciter le gouvernement de la Transition, c’est l’instauration de la journée des traditions et des coutumes. Il fallait vraiment le faire, car il s’agit là d’une histoire déjà ancienne, contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent. Si vous remarquez bien, curieusement dans les Etats africains, il y a des reformes que seule une Transition militaire peut opérer sans trop de remous ou de casse, parce qu’elle n’a pas les mains liées. C’est paradoxal, mais c’est ainsi. Quand la volonté politique y est, et que les jeunes officiers au pouvoir sont visionnaires et décidés, les régimes militaires apportent parfois des changements décisifs dans la vie sociale, économique et politique des Etats et même en politique étrangère. Comme politologue, je l’ai souvent relevé, il faut le reconnaître, certains changements de poids au Burkina, ont parfois été apportés par des régimes sous l’Etat d’exception. Dans certains cas, les militaires sont les seuls à pouvoir le faire. De sorte que les politologues s’interrogent parfois quant à savoir si vraiment l’opposition entre régime militaire et régime civil démocratique, en ce qui concerne le contenu des politiques menées par les gouvernements, tient automatiquement. Il est en tout cas indéniable d’observer que ce que la Transition actuelle au Burkina apporte dans les domaines des politiques publiques, est remarquable.
Clairement, le Capitaine Ibrahim TRAORE et son équipe touchent là des enjeux déterminants pour l’Etat et les populations, que les gouvernements antérieurs hésitaient à gérer. Dans certaines situations, ce qu’on devrait considérer, c’est le contenu des politiques menées ; ce n’est pas de savoir qui prend les décisions et les met en œuvre. La question de la reconnaissance des coutumes et de la religion première africaine, en est un exemple. Car, les enjeux dans ce domaine ne sont pas uniquement de nature confessionnelle. C’est aussi de l’ensemble des coutumes qu’il s’agit, c’est-à-dire le socle culturel de la nation burkinabè. La Transition a introduit ici une novation majeure dans l’ordre de nos sociétés et de l’Etat : il fallait le faire ! Chapeau !

Est-ce que le choix de la date est pertinent, c’est-à-dire le 15 mai ?
Il faut d’abord rappeler que l’histoire liée à la thématique et à l’enjeu des coutumes est déjà ancienne dans l’ordre de l’Etat indépendant du Burkina Faso. Elle n’est pas née aujourd’hui. Les premières tentatives de réflexion structurée sur cette question, et les premières propositions, sont nées à la fin des années soixante, et même bien avant. Curieusement, elles ont été développées dans des sphères comme le scoutisme, des milieux où on ne les attendait pas. C’est dans les Reformes des Scouts de Haute-Volta, lancées en 1969 par l’équipe nationale à la formation de cette association, avec Jacques Bama, le Commissaire à la formation et moi-même le Secrétaire à la formation, sous la direction d’Antoine Somé, le Commissaire général, qu’est venue la première initiative d’une réflexion structurée et systématique, tendant à opérer un retour aux sources, l’idée étant de ne plus se limiter au scoutisme catholique, pour passer à une association pluraliste au plan confessionnel. A l’époque, en 1972, j’avais publié un document ayant pour titre, « Scoutisme rural », et un autre, « Le document des Reformes ». Et dans ces documents, je mettais l’accent sur ces questions. Dans un autre document dans les années 72-73, j’avais posé des questions de fond, et c’est là que j’avais avancé les premières idées structurées. Pour nous, en Haute-Volta et en Afrique noire, on devait avoir aussi des scouts animistes, tout comme nous avions des scouts catholiques, protestants et musulmans. C’était une minirévolution à cette époque, y compris dans le scoutisme mondial jusqu’à Genève. A l’époque, personne n’avançait ce genre de propositions dans le plus puissant mouvement de jeunesse au monde, le scoutisme, créé par Baden Powell. Par la suite, au niveau du gouvernement voltaïque, plusieurs ministres, très connus, ont contribué à approfondir la réflexion dans les années soixante-dix. Ils n’ont jamais caché ce qu’ils étaient originellement, c’est à dire des animistes.

Qu’est-ce que le scoutisme rural disait par rapport au retour à nos sources ?
Le scoutisme rural avait été lancé en 1966 – 19967, Réo dans le Sanguié, en étant le foyer de rayonnement. L’idée était que dans le contenu du scoutisme, si on considère l’aspect confessionnel, on ne peut plus se limiter au seul christianisme. Aujourd’hui, un gouvernement a pour la première fois eu le courage, au sommet de l’Etat, d’institutionnaliser la reconnaissance officielle des coutumes, et donc, des confessions traditionnelles. C’est une décision capitale et unique dans l’histoire du Burkina.

Est-ce que le choix de la date du 15 mai est-il idéal selon vous ?
“Idéal” ? Je n’en sais rien ; mais la date est en tout cas réaliste, au début de la saison des pluies. Sur la fixation de la date du 15 mai, la question qu’il convient de se poser d’abord ici, est celle du principe. Est-ce qu’il revient au gouvernement de fixer des dates pour les célébrations dans le cadre des croyances, qui par définition, relèvent du domaine privé des citoyens et des corps confessionnels. J’ai ma position là-dessus. D’abord, il ne s’agit pas dans le cas d’espèce, de n’importe quel enjeu ; il s’agit des coutumes dans leur ensemble et de la religion fondatrice de l’Afrique. On ne peut pas comparer le cœur originel de la civilisation africaine avec des religions venues, d’outre-mer i.e. de l’étranger. Quand on fait la comparaison avec Noël, Pâques, le Ramadan, la Tabaski, dont les dates ne sont pas fixées par le gouvernement, on fait fausse route ; c’est de l’amalgame. Il ne faut pas comparer des choses qui ne sont pas comparables. Aucune des grandes religions extra-africaines importées, n’est comparable à l’animisme quand il s’agit de l’Afrique.
Nous sommes ici au cœur même de ce qu’est le continent et la civilisation noirs. Et pour cette raison, le fait même que le gouvernement ait fixé la date de la célébration des coutumes, montre que les dirigeants du pays ont l’intelligence des faits, des situations, de l’histoire, du socle social et culturel, et de ce que nous sommes ou que nous devons être. On doit traiter les religions en fonction de leurs spécificités. Et puis, il ne faut pas faire preuve d’inculture au plan historique. Dans l’histoire, toutes les grandes religions sont nées avec l’accompagnement d’un Etat, et sous le magistère ou l’imperium de son chef suprême. Jamais, les fêtes chrétiennes comme Noel ou Pâques, n’auraient été des fêtes telles qu’on les connait aujourd’hui, si l’on ne s’était pas trouvé à l’origine, à l’époque ancienne, dans le cadre de l’empire et des empereurs romains. Sans l’onction des empereurs romains, il n’y aurait eu ni Noel, ni Pâques, ni Ascension, ni Pentecôte.
Pour l’islam, ce n’est pas très différent. Là où il est né, c’est-à-dire au Moyen-Orient, tout comme le christianisme, la pensée originelle est qu’il n’y a pas de séparation entre l’Etat et la religion, quand les conditions sont réunies.
La Transition actuellement en cours au Burkina, a donc parfaitement raison d’avoir institué la journée des coutumes sur ce plan : le gouvernement est tout-à fait dans son rôle en le faisant. Le pouvoir Traoré a procédé là au formidable redressement d’un tort historique et à une indicible injustice vis-à-vis des peuples burkinabè. Car, comment expliquer qu’on accorde une place majeure à des religions, dont pour certains, on ne sait même pas d’où elles viennent, et qu’en même temps, on ignore et méprise la croyance de nos ancêtres ? Au point même, que souvent, on rencontre des Africains qui ont honte d’être ce qu’ils sont. C’est pourquoi je dis que ce à quoi nous assistons, c’est une vraie révolution quant aux fondements de l’Etre africain originel et de nos cultures.

Est-ce vrai que l’exemple est venu du Bénin voisin ?
Oui et non ; en tout cas ce n’est pas une simple copie et une transposition de la pratique de notre voisin méridional. Il est vrai que le Bénin est un exemple en Afrique sur ce plan. Chaque année, le 10 janvier, ce sont les sacrifices au vaudou, dont le temple-sanctuaire est à Ouidah sur la Côte Atlantique, non loin de Cotonou. J’y vais chaque année, souvent en invité d’honneur. Fait extraordinaire : un mois avant, le chef et grand prêtre du Vodou, Dagbo Hounon à l’époque, quitte Ouidah, et marche sur la mer devant tout le monde, jusqu’à disparaître dans l’océan à l’horizon. Exactement un mois après, toute la population de Ouidah est massée au bord de la mer pour l’accueillir. On le voit surgir de la mer à l’horizon, et marcher sur les vagues jusqu’à la côte où il est accueilli dans la liesse populaire. J’ai assisté à cette scène extraordinaire en 1997 et 1999. Il faut l’avoir vu pour le croire. Les cérémonies et les sacrifices commencent alors. Désormais, au Bénin, le 10 janvier est la journée de la célébration des ancêtres, des fétiches et du vaudou à travers tout le pays. Et à Ouidah, le gouvernement est représenté aux cérémonies chaque année par plusieurs ministres. Dans les entités déconcentrées et décentralisées, les autorités locales font la même chose. La diaspora africaine vient en nombre parfois impressionnant de l’extérieur, notamment des Etats-Unis d’Amérique à cette occasion, par plusieurs avions. Il faut vraiment voir ça. C’est impressionnant. Il faut le voir pour y croire. Mais, c’est aussi ça l’Afrique.

Qu’elle peut être la portée de cette journée pour les Burkinabè ?
La portée de la célébration du 15 mai est indiscutable. Elle relève d’abord du symbole. Il ne faut pas oublier qu’au Burkina, nous sommes dans le cadre d’un Etat pluraliste sur les plans ethno-culturel et confessionnel. Et arriver à instituer un tel symbole, lié à nos racines, contribue énormément à la consolidation de l’Etat, ainsi qu’à l’unité et à la cohésion nationales. On entre en profondeur dans la normalité de l’Etat dans des sociétés à l’origine animistes toutes, et qui sont aujourd’hui multi-confessionnelles. C’est aussi de la revalorisation de la société traditionnelle, dominante dans le pays qu’il s’agit. Les Burkinabè ne le voient pas toujours suffisamment, mais imaginez ces millions de Mossi, de Gourmantché, de Sénoufo, de Gourounsi, de Bobo, de Bwaba, de Lobi-Dagara, de Samo, de Konono, de Dogosè, de Natioro, de Blé, de Nioniosé…qui quand ils font leurs sacrifices, sont regardés de loin et de haut, avec condescendance. Désormais, ils seront fiers de ce jour symbole le 15 mai, parce qu’ils bénéficient de la reconnaissance de la communauté nationale. Notre unité fondamentale comme nation devient plus solide, tout comme la religion traditionnelle et nos coutumes qui sont là, immuables depuis les siècles des siècles. Comment des religions qui sont nées depuis quelques siècles seulement ailleurs, devraient-elles, être plus considérées que celle qui est – là depuis toujours ?
Ces considérations étant acquises, tout le monde doit se convaincre que pour ce genre d’enjeux, il ne peut s’agir pour l’Etat d’établir une hiérarchie entre les religions. Il doit rester neutre. Il doit surtout chercher à cultiver, à encourager et à promouvoir la tolérance religieuse et le dialogue interconfessionnelle. C’est aussi ça, la construction de l’Etat et de la nation.

Vous qui suivez beaucoup la cérémonie du Bénin, notamment la fête du Vodou, qu’est-ce que vous pensez qu’on doit proposer comme activité centrale lors de cette journée au Burkina Faso ?
L’exemple béninois est unique en Afrique. Pour répondre à votre question, je pense qu’il faut laisser à chaque communauté le soin de s’organiser, elles savent mieux que quiconque ce qu’elles ont à faire. On peut certes susciter certaines actions, mais ce n’est pas à l’Etat de proposer ou d’organiser des activités que les communautés connaissent déjà. Mais, si l’Etat peut ajouter quelque chose, ça sera bien. Au Bénin, tout le monde a été d’accord finalement pour que Ouidah qui est historiquement le sanctuaire du vodou, soit au centre des célébrations. Au Burkina, l’essentiel, c’est qu’il y ait désormais la journée officielle des coutumes.
On peut imaginer une célébration nationale comme au Bénin, le 15 mai tous les ans à travers le Burkina. Ensuite, il faut voir si on doit choisir une localité précise, à l’exemple de Ouidah. On pourrait très bien également opter, en concertation avec les communautés de base, mais avec toujours le gouvernement comme croyance d’interactions, de choisir une localité précise pour la célébration du 15 mai. Ça peut être une grande ville, mais aussi une ville moyenne, ou même un village réputé dans le domaine des coutumes. Dans toutes les provinces du Burkina, notamment aux pays gourmantché ou sénoufo, et dans bien d’autres qui sont restés particulièrement attachés aux traditions, il y a des foyers incandescents des fétiches ou des coutumes. Le même jour de la célébration, celle-ci aurait lieu à travers l’ensemble du Burkina Faso. Les Burkinabè, en plus des pratiques selon les communautés, les familles ou les localités, feront alors les sacrifices et toutes les autres manifestations avec l’onction de l’Etat.
Il existe actuellement l’Association des animistes du Burkina Faso. C’est chez moi, au Centre Parlementaire Panafricain, le CPPA à la Patte d’oie à Ouagadougou, qu’elle s’est réunie pour la première fois en 2019. Et à la suite de la dernière décision du gouvernement quant au 15 mai, nous sommes en concertation entre les membres, pour mener la réflexion et voir comment nous pouvons contribuer à la consécration de l’évènement, en faisant des suggestions et des recommandations au gouvernement.

On peut dire que l’instauration de cette journée rejoint vos idées puisque vous avez toujours prôné le retour aux sources ancestrales ?
Absolument, et j’assume. Ça ne me rend pas pour autant, moins intellectuel ou plus méritant que d’autres. Je trouve que les intellectuels burkinabè et africains sont en général trop complexés à la base sur ces questions, même s’ils ne le reconnaissent pas toujours. Je ne vois pas très bien en quoi un rite confessionnel importé est supérieur à un rite africain des origines. C’est pareil pour les manifestations qui ne sont pas de nature confessionnelle. En quoi, danser du rock est supérieur au warba, au balafon, aux flûtes et aux calebasses renversées des Peulhs, des Gourounsi ou à celles des Samo? En rien du tout ! Nos coutumes et nos pratiques sont d’ailleurs infiniment plus riches que les pratiques étrangères. Elles sont parmi les plus riches au monde, mais il n’y a que les Africains qui ne le reconnaissent pas.
C’est vrai, j’ai très tôt pris conscience de notre égarement culturel. Beaucoup m’ont connu sous le prénom de Maurice dans les années soixante et soixante – dix. Les scouts m’appelaient « chef Maurice » quand j’étais le Commissaire général des Scouts du Burkina pendant une dizaine d’années. Pourtant, en réalité, Maurice ne figure sur aucun de mes documents d’identité officiels : ni sur mon jugement supplétif, ni sur ma carte d’identité, ni sur mes passeports ordinaire ou diplomatique. Il n’y a que Mélégué ; et à l’étranger, notamment à l’ONU et à l’international ou à l’étranger en général, personne ne sait que je me suis appelé un jour « Maurice ». On ne connaît que Mélégué.
La vérité est que l’école de Kankalaba où je suis entré en 1958, était l’une des nombreuses écoles des Pères blancs en Haute-Volta. Elles étaient écrasantes en nombre Haute – Volta. Soit dit en passant, à cet égard, il faut que le pays soit reconnaissant à l’Eglise catholique : c’est elle qui a doté le Burkina de l’essentiel de ses premières élites pendant trois décennies, grâce à ses écoles primaires.
Cela dit, à l’époque, tous les élèves des ‘‘écoles des prêtres’’ comme on disait alors, devaient être baptisés au CE2, au CM1 ou au CM2, quelle que soit la religion de leurs parents. Tous suivaient le catéchisme six ans durant. Chacun de nous choisissait alors, un peu au pifomètre – au hasard – un prénom dans le calendrier chrétien. C’est ainsi qu’en 1964, j’ai été baptisé à Konadougou, après avoir fait 60 km à pieds, aller-retour. Plusieurs de mes camarades étaient fils de marabouts ! Pour la petite histoire, j’avais d’abord choisi Nicolas comme prénom. Mais, j’ai finalement préféré le prénom Maurice, parce que nous entendions tout le temps parler de Maurice Yaméogo, le Président de la République, à la radio ou aux meetings du RDA, le parti unique, à toutes les manifestations publiques, et à la radio – la RTV.
Mais dès ma quatrième au collège de Toussiana, je me suis rebiffé à partir de 1966-1967 pour faire prévaloir le prénom Mélégué. Et l’unique célébration que je ne peux manquer aujourd’hui, même quand je suis à Paris, Washington, Moscou ou partout ailleurs à l’étranger, c’est celle du Konon; le grand fétiche bambara-sénoufo de Kankalaba, en mars-avril tous les ans. Je rentre toujours pour l’évènement au village. D’ailleurs, la grande veillée sacrée cette année, aura lieu le 20 avril, durant trois nuits et trois jours de suite. Elle démarre toujours par le premier sacrifice solennel d’un coq rouge aux ancêtres, et c’est moi qui l’égorge publiquement depuis quinze ans.
Car pour moi, il ne s’agit pas d’une simple pratique rituelle : c’est bien notre religion d’origine. Remarquez, quand j’étais ministre et encore aujourd’hui, mon c.v. mentionne comme religion, « animiste-chrétien ». La réalité, est que pour la plupart parmi nous, au fond animiste, se superpose le christianisme ou l’islam. En quoi est-ce mauvais ? D’ailleurs, je me réclame toujours être « animiste-chrétien », car je reste fils de l’Eglise catholique de par mon baptême, et j’ai été des années durant un des principaux responsables de l’action catholique au plan national, ce dont je suis fier. Vous ne le savez pas mais, j’ai été le premier responsable des Jeunes Témoins du Christ (JTC) au collège de Toussiana en 1966.

Il y a certains aussi qui estiment qu’en instaurant cette journée-là, c’est comme si l’Etat laïc viole les frontières du religieux. Qu’en dites-vous ?
J’ai déjà tranché cette question en disant que c’est une conception bizarre et tronquée de la laïcité. La laïcité ne veut pas dire que l’Etat ne reconnait pas les confessions ou qu’il n’a pas de liens avec elles. En termes de gouvernance de l’Etat et de dynamique sociale globale, la relation est même fondamentale avec les grandes confessions.
Si on s’en tenait à la vision erronée de certains, l’Etat ne devrait donc pas instituer des jours fériés liés à des dénominations confessionnelles : Noel, Pâques, Lundi de Pâques, Tabaski, Ramadan ; on ne devrait pas non plus intégrer le cardinal, les archevêques, les évêques et le président de la Communauté musulmane dans l’ordre des préséances officielles de l’Etat, fixé par le décret d’avril 2005.
Non ! L’Etat est le régulateur des dynamiques sociales et des communautés qui vivent sur son territoire. En Afrique, nous avons souvent une vision spécieuse des choses et c’est mauvais. Le Japon est-il moins laïc que la France ou l’Allemagne parce que le shintoïsme qui est de l’animisme pur, marque tout dans ce puissant pays d’Extrême-Orient ? Et l’Inde avec l’hindouisme et le bouddhisme ? Pourquoi les Africains sont-ils les seuls au monde à avoir honte de ce qu’ils sont ? Là où les autres peuples trouvent leur fierté liée à leur identité originelle, nous, nous sommes les destructeurs de la nôtre que nous couvrons de mépris. Avec ça nous n’avancerons jamais. C’est pourquoi la décision du gouvernement quant au 15 mai est sans doute l’une des plus importantes de l’histoire du Burkina Faso.

Est-ce qu’on peut dire que l’instauration de cette journée peut entraîner des conséquences positives pour nos coutumes et nos traditions ?
Bien-sûr, car c’est extrêmement valorisant pour les coutumes, les traditions et les Burkinabè, notamment les masses rurales. Vous allez voir désormais, quelle fierté les masses burkinabè vont ressentir, surtout dans les villages, en faisant les sacrifices aux génies des rivières, à ceux de la brousse, aux fétiches et aux ancêtres.
On touche ici à une question que les politologues débattent depuis quelques années et qui a trait à l’opposition systématique entre régimes démocratiques et régimes militaires. Car il est facile de remarquer qu’aujourd’hui, les militaires, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, s’en tiennent rarement aux seules questions militaires, d’ordre et de sécurité. Les politiques publiques qu’ils mènent, touchent à tous les secteurs sociaux, économiques, d’organisation et de fonctionnement de l’Etat. On le voit avec la Transition et les nombreuses décisions sur des questions capitales. Certains ont beau le critiquer, personne, si on est juste et honnête, ne remet en cause sur le fond, la plupart de ces décisions.
Le fait est que les militaires, parce qu’ils ont les mains libres, qu’ils ne sont contrôlés par aucune instance ou institution, et qu’ils n’ont pas de compte à rendre, prennent des décisions qu’aucun gouvernement civil – démocratique n’oserait prendre. Les régimes militaires sont plus indépendants dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques. L’exemple ici, c’est justement l’institution du 15 mai en faveur des coutumes.
L’interrogation va même plus loin. Ce n’est plus comme avant. Aujourd’hui, les jeunes officiers passent par les mêmes universités ou écoles d’études supérieures, et ont les mêmes diplômes que les cadres et intellectuels civils. La différence ne réside que dans les modes et les moyens d’accession au pouvoir, et il est vrai, avec cette différence de taille de la légitimité des compétences ou des fonctions.

Que pouvez-vous dire pour conclure ?
En tout cas, mes félicitations au capitaine Ibrahim Traoré, au gouvernement, et à tous ceux qui ont contribué au processus qui a conduit à l’instauration du 15 mai comme journée des coutumes et des traditions, à commencer par l’animisme. Je serais également injuste si je ne rendais hommage aux personnalités d’indiscutable densité intellectuelle et de fidélité sans complexe à nos racines, que sont entre autres, le doyen, Maître Pacéré Titinga, le redoutable Kononba Traoré le féticheur, chef du Konon de Samogohiri au dynamique et remuant ministre Bassolma, ou encore au Professeur Sanou Salaka, dont on sait qu’il est, comme moi, maître du Konon et du Konmon qu’il détient en plein centre de notre capitale, Ouagadougou. Sans omettre de citer Mgr Anselme Titanma Sanon pour l’exemple qu’il constitue au Burkina et en Afrique en matière de fidélité à notre culture.
Propos recueillis
Par Firmin OUATTARA

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