Monseigneur Anselme Titianma Sanon : «Une justice sans paix n’est pas une justice, c’est une justice pauvre»

Monseigneur Anselme Titianma Sanon était l’invité de l’émission Surface de vérité de la télévision BF1 du dimanche 4 septembre 2022. Interrogé sur plusieurs thématiques dont le pardon, il n’a pas hésité à dire, comme on le connait, sa part de vérité.  C’est d’ailleurs ce qui a retenu notre attention.

Monseigneur Anselme Titianma Sanon a présidé le Collège de sages dont les conclusions avaient recommandé la journée nationale de pardon, célébrée le 30 mars 2001. Voici ce qu’il en sait ; et il le dit : «Certains journaux qui sont sur la place, jusqu’à présent, savent ce qu’ils ont dit. C’est d’abord les journaux qui ont dit que c’était un échec. Du côté de l’église, on a dit que le moment n’était pas venu. Je ne sais pas quand est-ce que ça allait venir ? Et lorsqu’on vous demande un conseil, vous donnez le conseil. Celui qui a demandé le conseil, il en fait ce qu’il veut».Quant à la mise en œuvre effective de l’ensemble des recommandations du collège des sages, il dit également ce qu’il pense.

«…Il y a eu tellement de manœuvres pourque ce qu’on avait acquis ne soit jamais mis en valeur. Sinon après la journée du pardon, il restait deux familles seulement. Parce que je le dis et je le redis Norbert Zongo c’était pour moi un ami intellectuel. Et quelques semaines avant, il est passé me dire, mon ami je me sens menacé. On a parlé et c’est après que les choses ont éclaté. Quelqu’un comme Sankara, mon grand petit peulh, on portait des choses ensemble. On est en train de les faire revenir. C’est deux familles, je les comprenais parfaitement. Mais, direde faire table rase, c’est ce qui est malhonnête. Même si on est en politique. Il y a quelques jours un jeune qui vient me voir disant j’apporte ça, c’est madame unetelle qui fait cela. Je dis, vous savez sa provenance ? De nombreuses victimes s’étaient retrouvées pour qu’on leur demande pardon et qui ont accepté. Bon on a laissé cela et on est resté dans un état de crise, de violences depuis un quart de siècle. Une fois, pendant le collège, Lamizana demande à un camarade : «Vous faites ceci, cela et si Sankara revenait qu’est-ce que vous diriez ?» Vous voyez ! Ce qui s’est passé lors de la journée du pardon, Sankara n’était pas là, mais les autres eux ils étaient là : Lamizana, Saye Zerbo, Jean Baptiste Ouédraogo et Blaise. Ces quatre présidents étaient là. Et vous vouliez passer par où pour qu’il y ait une réconciliation ou un pardon ? Mais c’étaient des manœuvres politiques.

Toujours sur les questions de réconciliation, du pardon demandé par Blaise Compaoré et de la division de la classe politique sur toutes ces questions, Monseigneur Anselme Titianma Sanon n’est pas avare.

«Selon vous, le pardon, c’est une valeur morale ?», a-t-il interrogé. Avant de répondre que si oui : «…Alors, est-ce que cela apporte quelque chose à ce pays ? On dit le pardon de Blaise. Encore une fois, on manipule des mots, des vocabulaires qu’on ne domine même pas. On pense que le pardon c’est le fruit de tel ou tel arbre alors que c’est un besoin quotidien. Voyez, j’ai déjà cité le cas du Rwanda. On a vu et on sait ce qu’ils ont vécu. Et là-bas, il y a eu ce sursaut entre les deux groupes qui s’opposaient. Ainsi ils ont pu se réconcilier. Et ici, presqu’un quart de siècle. Il y a eu entretemps la Colombie qui est arrivée aussi à cette réconciliation alors que les questions pour lesquelles ils se bagarrent sont là. Alors si on a la mémoire que pour l’inhumain et non pas cette humilité humaine qui dise toi, tu t’es trompé, tu le reconnais,ça va, et nous aussi on s’est trompé. Par exemple, le procès de Sankara, si on écoute nos radios, tout semble aller mais si on écoute d’autres radios, il y a du clair-obscur à pas mal d’endroits. Encore une fois, ce que moi je souhaite c’est qu’il y ait une journée du Burkina. Et ce jour-là, chaque groupe ethnique ou représentant religieux pourrait se présenter et on dit faisons la refondation de ce pays. C’est le jour où, chacun parlera les 60 langues. Tout le monde sera Bobo, Peulh, Samo, Mossi, Bissa. On sera comme un seul homme et chacun repartira avec ce symbole dans sa communauté et on aura un nouveau point de départ. C’est comme des singes qui s’épient les uns les autres, tu as des punaises ici, allez, va-t’en.  Ce grandissement national, citoyen de ce pays, je suis en train de partir, je m’en irai sans peut-être le voir ».

Dans tout cela, l’église a son rôle à jouer et Monseigneur le dit tout simplement. « C’est d’abord de donner une place à chacun. Personne n’est de trop. On a un texte, à l’office, où Pierre, le premier des Papes demande à Jésus : «Mais, Maitre, mon frère là, il vient à me manquer tout le temps. Il m’a manqué sept fois. Est-ce que je dois lui pardonner sept fois, autant de fois ?» Et Jésus lui dit : «Mon ami si ton ami vient à te manquer sept fois, je ne te demande pas de lui pardonner sept fois mais de lui pardonner soixante-dix-sept fois, sept fois». C’est dans les textes. Écoutez cette histoire. Un maitre a voulu faire la comptabilité avec ses serviteurs. On lui amène un qui lui doit, je crois, 60 mille pièces d’argent. Il dit alors qu’on l’enferme ou qu’on vende ses biens, sa femme et ses enfants. Au serviteur de lui dire «pardonne-moi, je te rembourserai». Le maitre dit : «vas-y je te pardonne».  Après on lui amène une autre histoire qui s’est passée, disons dans le quartier. Le même serviteur qui a eu le pardon du maître a été trouvé un qui lui devait 60 pièces d’argent. Il le prend par le cou, «rends-moi mon bien». Jusqu’à vouloir l’étouffer pour l’amener à le rembourser avant de le libérer. Alors les autres serviteurs qui ont vu cela, furent attristés. Le maitre le fait venir. « Ce que moi j’ai fait pour toi, tu ne pouvais pas le faire pour l’autre ?». Il faut pardonner, non pas sept fois mais soixante-dix-sept fois sept fois.

Je dis, ici, ce village (Bobo), il a 8 siècles d’existence et quand j’ai vu comment, en deux siècles, il est devenu un carrefour surtout pour des raisons commerciales. Et qu’aujourd’hui, je vois des gens qui parlent en disant qu’ils ont la domination. Mais ils parlent parce qu’ils ne savent pas. Sinon si tu es tout seul dans ton village et personne n’est là, tu deviendras fou toi-même. Nous avons besoin des uns, des autres. Et même du point de vue intellectuel, on a besoin de l’apport de chacun. En tout cas, ce n’est pas le Burkina que notre génération espérait. Tous ces tournants manqués, même si c’est pour des raisons objectives, qu’on n’arrive pas à dépasser. Alors Ouezzin Coulibaly l’avait écrit : «Le chef qui ne sait pas pardonner, ne sait pas être chef».

A tous ceux qui estiment que la justice doit être au cœur de tout, Monseigneur répond «oui», mais… :

«Oui on entend cela souvent. Quelle justice ? Vous voyez, ces gens, ils se sont fait piéger par ces questions de droits humains. Aujourd’hui, la justice qui mène le monde jusqu’au tribunal de la Haye. Petit à petit, on les a amenés à pouvoir entrer dans le pardon aussi. Ce n’est pas en allant à la Haye qu’ils auraient une justice sans pardon. Une justice sans paix n’est pas une justice, c’est une justice pauvre».

Propos retranscrits par Diakalia SIRI/ Fatimata TRAORE, Stagiaires.

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