Dani Kouyaté, cinéaste burkinabè : “Bobo n’a pas toujours été une priorité pour les dirigeants politiques”

Dramaturge, comédien, scénariste et réalisateur, ce “djéli” (griot) des temps modernes parle avec le son et les images. Fils du célébrissime Sotigui Kouyaté, Dani Kouyaté, l’un des dignes ambassadeurs du cinéma burkinabé à l’international réside aujourd’hui en Suède où il est enseignant. En 1995, il reçoit le Prix Oumarou Ganda de la première œuvre à la 14ième édition du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou avec « Keita, l’Héritage du Griot ». La même année, c’est le festival de Cannes qui célèbre son génie en lui offrant le Grand Prix Cannes Junior. Il a fait le tour des festivals des cinq continents avec ses films où il a remporté plusieurs prix. Dans cet entretien accordé à L’Express du Faso, il nous parle avec une voix écrite.

Nous devons rester vigilants et cultiver notre art du vivre-ensemble

Si on vous demandait de vous présenter, que diriez-vous ?

Je m’appelle Dani Kouyaté. Je suis un cinéaste burkinabé résidant en Suède à Uppsala. J’y enseigne le théâtre et le cinéma. J’ai trois enfants : deux filles, une de 30 ans et une de 13 ans et un garçon de 21 ans. Je suis grand-père depuis deux ans.

Quels sont les moments qui ont marqué votre vie à Bobo ?

Ce sont les moments de l’adolescence dans les années 1970. Mes grands-parents (paternels et maternels) résidaient tous à Bobo. J’y passais donc toutes mes vacances. J’attendais avec impatience ces moments où je retrouvais mes camarades bobolais. Nous étions très créatifs. Nous fabriquions toutes sortes de jouets, nous faisions la chasse à toutes sortes d’animaux non domestiques ou d’insectes ; nous jouions au football à longueur de journée.

C’est quoi Bobo pour vous ?

Bobo, c’est la ville de mes racines. C’est là où j’ai été couvert de l’amour et de l’attention de mes grand-parents. C’est là où mon esprit créatif s’est forgé dans la rue avec mes amis d’enfance.

Quels sont les lieux, les quartiers, les bâtiments qui vous ont marqué à Bobo ?

Notre quartier général c’était Diarradougou. C’est là où habitaient mes grands-parents. Mais nous dominions par nos virées toute la ville de Bobo. A l’époque ce n’était pas difficile. La ville n’était pas aussi grande. Nous faisions tout à pied. Kôkô, Bolomakoté, Accart-ville, Sikasso-cira, Dioulasso-ba… Nous rodions toujours autour du stade municipal, du grand-marché et de la grande mosquée de Diarradougou.

Trois anecdotes dans votre quartier de résidence à Bobo…?

Nous organisions quelquefois des surprises-parties où nous invitions les filles du quartier. C’était l’époque des disques vinyls et des appareils « tourne-disque ». Nous n’avions pas beaucoup de choix pour les musiques. Nous nous contentions des 4 ou 5 disques que quelques adultes téméraires osaient mettre à notre disposition. Nous pouvions ainsi danser toute la soirée avec les mêmes morceaux que nous jouions autant de fois qu’il fallait. Je me rappelle qu’une fois nous avons dansé quasiment sur le même morceau toute une soirée. C’était Kaful Mayay de Tabu Ley Rochereau qui venait de sortir et qui était le tube du moment.
Nous étions de véritables prédateurs pour les clôtures en grillage. C’était la matière première pour la fabrication de nos petites voitures et autres jouets. Nous avions détruit la quasi-totalité des clôtures du quartier pour récupérer les fils de fer dont nous avions besoin. Avec le recul je me rends compte des dégâts incroyables que nous causions. Mais à l’époque pour nous, nous allions juste prendre ce dont nous avions besoin, là où cela se trouvait.
Nous chassions et mangions toutes sortes de lézards, d’insectes ou d’oiseaux. Nous prisions particulièrement une race de criquets que nous appelions « Diarra woulénin » (Petit lion rouge). Ce type de criquet était assez compliqué à capturer.

Des anecdotes sur les tournages des films Keita et Sya ?

Dans « Keïta » il y a le personnage de la « Femme-Buffle », Do Kamissa la grand-mère de Soundjata Keïta que j’avais imaginé avec des cornes de buffle sur la tête. Il se trouve que ce type de cornes est très recherché pour ses prétendues vertus magico-religieuses. Le prix auquel on voulait nous les vendre était hors de portée de tout mon budget accessoire. J’ai dû donc adapter mon rêve à la hauteur de ma bourse. J’ai utilisé des cornes de chèvre qui étaient gratuites. Finalement, il s’est avéré que le résultat paraissait comme un coup de génie avec ces cornes de chèvre. Ça a renforcé le côté mystérieux du personnage. Cela m’a appris d’entrée de jeu qu’en matière de création, l’argent peut parfois nous dérouter.
Dans « Sya », toujours à propos de l’argent qui peut dérouter. Nous étions en plein tournage au quartier Dioulasso-ba au coeur de la ville de Bobo. Dans une cour voisine à notre plateau de tournage des jeunes prenaient le thé en écoutant de la musique. Notre ingénieur du son, furieux leur a demandé maladroitement d’éteindre leur radio-cassette. Ça les a rendus furieux. J’ai dû intervenir pour les calmer et ils ont obtempéré. Pour les remercier j’ai voulu faire un geste symbolique en leur donnant le prix du thé, 1000 FCFA. Ce qui n’était pas grand-chose. Mais ce fut une grosse erreur, car à partir de ce moment-là, chaque fois que nous installions dans un décor nous entendions subitement la musique provenant d’une radio-cassette dans les parages. Il fallait payer le prix du thé pour obtenir le silence. Ç’aurait été amusant si cela ne nous faisait pas perdre un temps précieux à chaque fois.

Quelle est la place du griot dans l’apaisement des tensions intercommunautaires pour la paix sociale ?

Cette question du rôle et de la place des griots aujourd’hui est complexe. Il faut faire la part des choses entre le statut de griot et la fonction du griot. Il n’y a pas de mérite à être griot. On est griot quand on naît dans une famille de griots. Cela ne nous octroie à priori aucune qualité intrinsèque. Par contre, pour exercer sa fonction de conseiller et de médiateur comme il se doit, le griot se doit d’être intègre, impartial et loyal. Cela nous ramène à ta question. Pour prétendre travailler pour la paix sociale, il faut être crédible et digne de confiance. Malheureusement beaucoup de griots ne le sont pas de nos jours. Par nos actes, nous avons souvent nous-mêmes altéré notre image pour des raisons diverses. Il y a beaucoup à dire là-dessus. Ce n’est pas le propos de notre causerie d’aujourd’hui. Pour travailler à l’apaisement des tensions intercommunautaires et à la paix sociale il faut avant tout des gens dignes de foi.

Que faites-vous aujourd’hui dans la diaspora ? Combien de fois venez-vous à Bobo dans l’année ?

Je vis en Suède à Uppsala. J’enseigne dans le département d’anthropologie culturelle à l’Université d’Uppsala. J’enseigne aussi le cinéma et le théâtre dans une école d’art qui s’appelle Wiks Folkhögskola. Mes séjours au pays dépendent des projets en cours. J’ai réalisé quatre de mes cinq films au pays. Je suis assez fréquent au pays durant les années où je réalise un film. Je peux alors y séjourner deux à trois fois dans l’année. Le pays manque beaucoup à ma famille. Ça va faire presque trois ans que la famille n’y est pas retournée. L’insécurité et le Covid 19 n’y sont pas pour rien. Mais nous commençons à voir le bout du tunnel avec ces calamités. Il faut espérer que ça change.

Bobo vous inspire-t-elle dans votre travail de cinéaste ?

Comme j’ai dit, mes racines se trouvent à Bobo. J’ai écrit mes deux premiers films « Kéïta ! L’héritage du griot » et « Sia, le rêve du python » avec les souvenirs et l’atmosphère de Bobo dans ma tête. J’ai même campé le décor principal de « Sia » dans le quartier autochtone Dioulasso-ba. Cela me paraissait naturel.

Travaillez-vous avec des Bobolais et Bobolaises ?

Je ne choisis pas mes collaborateurs ni en fonction de leur région d’origine, ni en fonction de leur origine ethnique. Une de nos plus belles richesses au Burkina c’est notre art du vivre ensemble. En ces temps difficiles ces valeurs sont menacées de toutes parts. Les gens sont de plus en plus fragiles et tombent facilement dans des replis sur soi malsains. Les politiciens jouent aussi parfois sur ces cordes dangereuses pour accéder au pouvoir. Nous devons rester vigilants et cultiver notre art du vivre ensemble. Ceci dit, je me dois de souligner que la ville de Bobo n’a pas toujours été une priorité pour les dirigeants politiques de notre pays. Ils auraient pu faire largement mieux. Mais il n’est jamais trop tard pour tanter de faire mieux. Il y a beaucoup à dire à ce sujet.

Comment rendre Bobo attractif sur le plan culturel, cinématographique et artistique ?

Les jeunes bobolais font déjà beaucoup, culturellement pour leur ville. Vous avez déjà interviewé certains d’entre eux. Je ne vais pas citer de nom de peur d’en oublier. Mais je suis moi-même parmi les membres fondateurs de certaines structures comme le Centre Siraba et le Centre Djéliya aujourd’hui animé par des jeunes dynamiques. Sur le plan cinématographique il y a le projet magnifique de mon ami et frère Berni Goldblat avec la salle de cinéma Guimbi. Il y a eu la série Bobo Diouf conçue, produite et réalisée entièrement par des jeunes bobolais qui n’ont pas attendu des aides extérieures pour se lancer dans l’aventure. Cette série a fait connaître la ville sur le plan international. Il se passe des choses à Bobo. Les jeunes se battent les mains nues. Nous devons chacun à son niveau et selon ses moyens jouer sa partition pour enfoncer les clous dans les bonnes directions.

Des projets pour Bobo ?

Je pilote avec la famille le Centre Djéliya qui est un centre culturel et social au cœur du quartier Diarradougou. Mon frère Hassane y a initié le festival international du conte et des arts du récit « Yéleen ». Nous y développons différentes activités culturelles et sociales. Ma fille aînée a des projets imminents pour ce Centre en direction des jeunes femmes. Je lui laisse la primeur d’en parler. En temps opportun elle se fera le plaisir de partager le contenu de son engagement avec votre journal.

Kibidoué Éric BAYALA

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