Nabalüm : «Il est temps que les femmes artistes prennent la place qui leur revient»

De la lagune Ébrié aux scènes de Paris en passant par  celles de Ouagadougou, le parcours de Nabalüm est celui d’une quête identitaire et artistique réussie. Depuis dix ans, celle qui se fait appeler Black Queen façonne le paysage de l’afro-soul burkinabè avec une authenticité qui force le respect. Considérée comme l’une des voix les plus prometteuses de sa génération, elle a accepté, dans cet entretien, de se confier sur son histoire, ses inspirations entre deux terres et sa manière singulière de laisser une empreinte indélébile dans le cœur des mélomanes.

 

Votre parcours est marqué par une double culture, entre votre naissance à Abidjan et vos racines burkinabè. Comment ce métissage ivoiro-burkinabè a-t-il influencé la petite fille que vous étiez et, plus tard, l’artiste que vous êtes devenue ?

Le fait d’être née et d’avoir grandi en Côte d’Ivoire signifie que j’ai été nourrie par la culture de ce pays. Mais j’ai aussi cherché à connaître la culture de chez moi, celle de mes ancêtres. D’où ma volonté de venir au Burkina Faso pour commencer ma carrière, puisque ma carrière professionnelle a véritablement débuté ici à Ouagadougou en 2016. Donc, je prends tout cela comme un apport positif, parce que la Côte d’Ivoire est un pays culturellement dynamique. Si on élimine le superficiel, on y découvre une grande richesse culturelle. Je suis venue chez moi avec tout cet héritage et j’ai fait un mixage des deux. Cela crée une personnalité différente, une manière de faire différente et une manière de penser différente. Je considère cela comme un avantage et, jusqu’à présent, c’est ce qui fait la particularité de Nabalüm.

 

Avant de briller sur scène, quel a été votre parcours scolaire et quel rôle l’éducation a-t-elle joué dans la construction de votre rigueur artistique ?

J’étais une élève brillante. J’ai obtenu mon bac à 17 ans et j’ai fait un parcours sans faute. j’ai étudié les sciences économiques et la gestion à  l’université, à  partir de la troisième année, je me suis spécialisée en gestion. Je  suis titulaire d’un master 2.  Les études nous arment et nous forgent pour affronter tout dans la vie. Aujourd’hui, cela me profite en tant qu’artiste, parce que j’ai une vision et le courage qui va avec. Je suis riche de tout cela.

 

Y a-t-il eu un moment précis, un « déclic » dans votre jeunesse où vous avez compris que la musique ne serait plus seulement une passion, mais votre métier et votre destin ?

Oui. Le moment précis où j’ai compris que la musique était pour moi un appel, plus qu’un simple hobby, c’est en 2014, après un concours de chant auquel j’ai participé en Côte d’Ivoire. C’est à cette occasion que j’ai été repérée jusqu’au Burkina Faso. Je me suis dit : « Ah, quand même ! Cela veut dire qu’il y a de la matière ». C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de ce que cela représentait. J’ai ensuite été contactée par la « Cour du Naaba », qui a décidé de me faire venir au Burkina Faso. J’arrive donc au Burkina Faso pour la première fois en 2015, grâce à la musique. Et je commence à comprendre que ce n’est pas juste une affaire de plaisir ou de passe-temps, mais que j’entre dans un véritable métier. J’intègre alors une industrie aux côtés d’un grand artiste, Alif Naaba, qui avait déjà fait ses preuves, fêté ses dix ans de carrière et remporté un Kundé d’or. Je me retrouve face à une réalité bien plus profonde que ce que la petite fille que j’étais pouvait imaginer lorsqu’elle rêvait de faire de la musique. J’apprends, je grandis et, là, je me dis que c’est ce que j’ai envie de faire toute ma vie.

 

Votre premier album, Saké, a été un tournant majeur. Avec le recul, quel regard portez-vous sur cette œuvre et comment votre identité musicale a-t-elle évolué entre ce premier projet et vos titres plus récents ?

Saké, c’est le bol de tout ce que j’avais à dire en tant qu’artiste. Un premier album, je trouve que c’est l’album le plus vrai d’un artiste, parce qu’on est sincère dans tout et qu’on a envie de faire passer des messages. Il y a des chansons sur Saké que j’avais écrites cinq ans plus tôt, que j’avais imaginées six ou sept ans avant même de monter sur scène. C’est donc un album de vérité. C’est aussi un album qui m’a ouvert des portes, que je ne peux pas négliger. J’aime beaucoup cet album. J’ai beaucoup de respect pour tout le travail qui a été réalisé autour de ce projet. Les musiciens, la direction artistique… Vraiment, c’était génial !

 

Vous chantez en mooré, en français et en malinké. Est-ce une manière de préserver un patrimoine culturel ou un moyen de toucher une audience plus universelle par l’émotion ?

Lorsque nous étions petits, quand nos parents voulaient nous dire des choses importantes, ils le faisaient dans notre langue.  Donc, pour les choses importantes, je me dis qu’il faut peut-être les dire en mooré. À Abidjan, nous parlions le plus souvent le malinké que le mooré. Le malinké est donc une langue à laquelle je suis habituée. Et pour moi, lorsqu’on a envie de dire quelque chose de vrai, quelque chose qu’on veut faire ressentir et qui doit avoir un impact, il faut parfois utiliser nos langues, parce qu’il y a des mots qui existent dans nos langues mais qui n’existent pas en français. Maintenant, est-ce pour avoir une plus grande audience ou par amour pour la culture ? C’est les deux. Je n’ai pas envie de faire des chansons qui ne parlent qu’aux Mossé ou qu’aux francophones. J’ai envie de toucher tout le monde. Je veux simplement que les messages passent.

 

Vous avez été sacrée « Révélation de l’année » aux Kundé, Kundé du meilleur artiste féminin 2024 et nominée au Prix Découvertes RFI. Au-delà de la fierté, que représentent ces distinctions dans la carrière d’une artiste burkinabè : moteur ou pression supplémentaire ?

Ces distinctions font surtout plaisir, parce qu’on sent que son travail est quand même reconnu. Être nominée parmi les meilleures est valorisant. Je prends cela comme un coup de chance, un coup de maître. Beaucoup d’artistes chantent dans l’ombre depuis longtemps, mais qui n’ont pas la chance d’être mis en lumière, alors qu’ils sont talentueux. Pour moi, être reconnue dans mon pays et ailleurs, c’est avant tout une grande source de reconnaissance et de gratitude.

 

L’industrie musicale est souvent perçue comme un milieu d’hommes. Quelles ont été les barrières les plus difficiles à franchir en tant que femme à vos débuts au Burkina Faso ?

Une femme artiste, une chanteuse, doit faire beaucoup plus d’efforts pour se faire remarquer, pour valoriser son travail et pour être mise en lumière. Par exemple simple, quand nous devons sortir, il faut qu’on fasse beaucoup de chichis. Les hommes mettent un tee-shirt, une chemise, un pantalon et ils sont déjà prêts. Notre organisation, même lorsqu’elle est normale, demande plus de temps et plus de moyens. Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils ne produisaient pas les femmes, parce que cela coûte cher. A un moment donné, lorsqu’on n’a pas encore d’attache (pas d’époux ni d’enfant) cela va, c’est plus facile. Mais dès qu’on construit un noyau familial, il faut trouver le moyen de concilier les deux ; cela devient un grand défi. Jusqu’à présent, personne n’a trouvé la solution miracle pour gérer les deux. Mais on se bat tous les jours pour être présente à la fois pour la famille et pour la musique. Pour la maternité, on est obligée de faire des pauses. Il y a tellement d’aspects pour lesquels c’est plus compliqué pour les femmes que pour les hommes. Même pour des événements comme les festivals, on voit généralement plus d’hommes que de femmes sur les affiches. Pour les contrats publicitaires, c’est la même chose. On n’a pas encore les mêmes chances que les hommes, peu importe le domaine, mais surtout dans le secteur de la musique et de la culture.

 

On parle souvent du « qu’en-dira-t-on » et des pesanteurs sociales. Comment arrivez-vous à concilier les exigences d’une carrière internationale : tournées, studios, vie publique, avec votre vie de femme et les attentes de la société ?

L’un de mes avantages, c’est mon métissage culturel. Il y a beaucoup de choses dont je fais fi. J’essaie aussi d’être la plus vraie possible dans mon travail, dans mes relations, dans ma vie de mère et de femme. Après, on ne peut pas satisfaire tout le monde et je ne m’attends pas à satisfaire tout le monde. J’ai du caractère ; cela me permet de passer sur beaucoup de choses et de ne pas m’attarder sur certaines d’entre elles.

 

Vous préparez un concert pour octobre prochain. Sous quel signe placez-vous cette activité ?

Alors, je dis : « Concert royal ». Quelqu’un m’a demandé si je pouvais me définir en trois mots. Quels seraient-ils ? J’ai répondu : « jeune, femme et reine », parce qu’il est temps que les femmes artistes du Burkina Faso prennent la place qui leur revient. C’est ce que j’essaie de faire. Ce concert sera pour moi une manière de concrétiser la place de la femme en général dans tous les secteurs culturels, mais aussi celle de la femme artiste et chanteuse. Là où il y a des hommes, il faut qu’il y ait des femmes aussi.

 

Pensez-vous que la femme occupe aujourd’hui la place qu’elle aurait dû occuper ? Si non, quelles sont les barrières ? Qu’est-ce qui les en empêche ?

Ce n’est pas la place qui pose problème. On est dans un monde où personne ne te donnera quoi que ce soit si tu ne le prends pas. Donc, il est temps pour nous de prendre ce qui nous revient de droit, sans attendre qu’on nous fasse de la place. La place est là. Les hommes ne regardent pas à gauche et à droite avant de prendre la place qui leur revient. Mais nous, les femmes, nous sommes parfois hésitantes. Peut être parce qu’on nous a mis des choses dans la tête : « une femme ne doit pas faire ceci, une femme ne doit pas faire cela », alors qu’il n’y a pas de raison. On parle de travail, de talent, d’œuvre de l’esprit. Alors que nous, les femmes, sommes très créatrices. Il est temps de briser tout cela.

 

Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération de chanteuses burkinabè ? Pensez-vous qu’il existe une véritable solidarité entre vous pour faire bouger les lignes ?

Chaque fois, on me demande s’il existe de la solidarité entre nous, chanteuses. Mais, est-ce qu’il existe de la solidarité entre les femmes en général ? La question est plus profonde qu’une simple question de chanteuses. Les hommes sont très solidaires entre eux dans la vie de tous les jours. Mais chez les femmes, une femme est déjà parfois un problème pour une autre femme. Parce qu’on est tout le temps dans la comparaison, on calcule tout au millimètre près, au lieu de rester concentrées sur l’essentiel. Quelqu’un disait un jour que lorsqu’un homme fait n’importe quoi, il y a deux femmes qui se battent pendant que l’homme est assis tranquillement. On ne sait pas pourquoi on prend autant de plaisir à se battre toujours les unes contre les autres. C’est d’abord un phénomène général entre les femmes, avant d’être un phénomène entre artistes et chanteuses. Il faut déjà qu’on règle le problème entre les femmes en général avant de chercher le problème entre les chanteuses. Dans la nouvelle génération de chanteuses, beaucoup osent et s’affirment de plus en plus, mais certaines continuent de se cacher, de se mettre des limites et de penser qu’elles ne peuvent pas faire plus que ce qu’elles font déjà. Avec le temps, cela va venir. Il y a quelques années, les femmes qui chantaient n’étaient pas nombreuses. Aujourd’hui, elles sont de plus en plus nombreuses. Être une femme, c’est déjà une force. Mais valoriser pleinement le travail que l’on fait, et le faire avec sincérité, cela nous manque parfois. Peut-être que les générations qui viendront après nous, feront encore mieux que ce que nous arrivons à faire aujourd’hui.

 

En dix ans de carrière artistique, quels ont été vos pires moments et vos meilleurs moments ?

Mes pires moments ont été ceux où j’ai découvert que ce n’était pas qu’un rêve. Quand je suis arrivée, naïve, je me voyais simplement chanter sur scène, faire de la musique et transmettre des messages. Je ne savais pas qu’il y avait autant d’obstacles. Aujourd’hui, j’ai compris pas mal de choses. Je ne vais plus me laisser freiner par quoi que ce soit. Les meilleurs moments, c’est quand tu montes sur une scène et que les gens reprennent tes chansons avec toi, et que tu as des frissons. Le meilleur moment, c’est aussi quand tu rencontres des gens et qu’ils te disent : « Telle chanson m’a sauvée ». Je me rappelle que j’étais allée jouer à Paris et qu’un jeune homme m’a approchée pour me dire : « Ta chanson m’a même sauvée de la dépression ici ». Ce genre de messages nous touche énormément. Nous sortons des chansons sans avoir forcément conscience de l’impact qu’elles peuvent avoir. Mais, nous arrivons quand même à contribuer au bien-être de certaines personnes ; cela n’a pas de prix. Et puis, les meilleurs moments, c’est quand tu chantes « Faso » et que tout le monde se sent fier de chanter « Faso » avec toi. Ce sont des moments que je ne changerais pour rien au monde.

 

Quelles sont les thématiques que vous aimez aborder dans vos chansons ?

J’ai un mental de guerrière et j’aime transmettre cela à travers mes chansons. Je veux transmettre de la force, du courage et dire que, même pour moi, cela n’a pas été facile, mais que je n’ai pas abandonné. Donc, j’encourage tout le monde à tenir bon. J’aime aussi transmettre la fierté d’être une femme, surtout une femme noire. Je me fais appeler « Black Queen », cela veut dire ce que cela veut dire. J’aime également transmettre des messages de fierté d’être Burkinabè, d’être Africain. Pendant longtemps, on nous a fait croire que nous étions moins que les autres. Aujourd’hui, tout le monde voit que nous commençons à être un peu plus que les autres. Le prochain album que je suis en train de préparer, répondra encore mieux à cette question.

 

Si vous aviez face à vous une jeune Burkinabè qui rêve de suivre vos traces, mais qui craint de se lancer, quel serait votre message pour lui donner la force de s’imposer ?

Je lui dirais de ne pas faire comme moi, mais de faire mieux que moi. De croire plutôt en elle, de comprendre qu’elle a toutes les chances et toutes les armes qu’il faut. Moi, cela m’a pris du temps de vraiment croire en moi. Je lui dirais aussi que dans tous les milieux il y a des difficultés, celui de la musique n’est pas le plus compliqué. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les choses soient faciles. Moi, j’ai écarté la naïveté et tout ce qui va avec. J’affronte les choses les yeux ouverts. À cette fille-là, je voudrais dire de se préparer d’abord, d’avoir un mental de Yennenga avant de se lancer. Et puis, de ne pas être prête à tout, parce que lorsqu’on est une femme, les gens ont tendance à penser qu’on doit faire des compromis. On n’est pas obligée de faire des compromis. On peut travailler, cela prendra le temps que cela prendra, mais il n’y a aucun travail, même petit, qui ne soit récompensé un jour. Donc, ne pas être prête à tout, garder à l’esprit qu’elle vaut de l’or, qu’elle a sa place et que, lorsqu’on commence, on ne s’arrête pas.

Aïcha TRAORE