
Le pied bot est une malformation des membres que beaucoup dans nos contrées, souvent ignorants, traitent de malédiction ou de sort. Pourtant, c’est une maladie qu’on peut soigner et guérir. Au Burkina Faso depuis 2017, le Programme Pied bot Burkina Hope Walks s’est fixé comme objectif, de booter cette maladie hors de notre pays. Pour mieux connaitre cette maladie qui hante souvent les familles, nous avons échangé avec un spécialiste, à savoir le coordonnateur du Programme pied bot Burkina Hope Walks, Dr Faiçal Oubda, sur le diagnostic, le traitement de cette maladie et ce que le programme fait pour soutenir les familles en difficulté pour soigner cette maladie.
Docteur, comment peut-on expliquer le pied bot congénital à un profane ?
Le Pied Bot est une malformation congénitale, présente à la naissance dans laquelle le pied est tourné vers l’intérieur et vers le bas. En terme médical, on parle de Pied Bot Varus Equin Congénital. C’est à la naissance que le pied va apparaitre déformé, mais cela a commencé dès les premiers mois de la grossesse. Pendant le développement du bébé dans l’utérus de sa mère, les fibres qui forment les ligaments et tendons de la face interne du pied se forment d’une façon raccourcie, de même que le tendon d’Achille. Ce sont ces ligaments et tendons raccourcis qui tirent le pied vers l’intérieur et le bas, de sorte qu’il apparait déformé à la naissance. Dans le monde entier chaque année environ 200 000 enfants naissent avec le pied bot. Au Burkina Faso, environ 1 000 enfants naissent chaque année avec cette maladie. Elle touche autant les garçons que les filles (65% et 35% respectivement). Heureusement, il est possible de détecter le pied bot dès la naissance et de le soigner très tôt pour éviter le handicap.
Comment peut-on détecter le pied bot ?
Dans la plupart des cas, c’est à la naissance au niveau de la salle d’accouchement que la Sage-femme ou le Gynécologue va constater la déformation du pied. Dans quelques rares cas, il est possible de détecter le pied bot pendant la grossesse à l’échographie du deuxième ou du troisième trimestre. Le pied bot peut concerner un seul ou les deux pieds. A la naissance, le diagnostic est confirmé par la présence des quatre déformations caractéristiques du pied bot : le Cavus, c’est le creux au milieu du pied qui est très augmenté, comme si le pied était plié en deux. L’Adductus : c’est la déviation de la partie antérieure du pied y compris les orteils, vers l’intérieur. Le Varus du Talon : c’est le fait que le talon est également tourne vers l’intérieur quand on l’observe de dos. Enfin l’Equin : c’est le fait que le talon est surélevé par rapport à la plante du pied, du fait que le tendon d’Achille est raccourci et donc tire le talon vers le haut, pendant que les orteils pointent vers le bas. On peut le comparer au sabot du cheval.
Une fois détecté, quelles sont les procédures à suivre pour soigner le pied bot ?
Pour suivre le traitement, l’agent de santé qui a détecté le pied bot doit rassurer les parents avant de leur remettre un bulletin de consultation vers le centre de référence le plus proche. Autrement, si ce sont les parents qui ont remarqué eux-mêmes la présence du pied bot, ils peuvent se rendre directement dans l’un de nos 8 centres de référence pour le traitement qui sera administré gratuitement : l’Hôpital Protestant Schiphra à Ouaga qui loge le programme pied bot, le Centre Medico Chirurgical Morija de Kaya, le Centre Hospitalier Régional de Tenkodogo , le Centre Hospitalier Universitaire Souro Sanou de Bobo, le Centre Espoir de Fada, le Centre Yik-N-Kene de Koudougou, , le Centre Medico Chirurgical Pédiatrique Persis de Ouahigouya, le Centre Hospitalier Régional de Ziniaré,. Arrivés dans ces centres, un conseiller parental pied bot va accueillir les parents et les présenter à l’équipe médicale qui va confirmer le diagnostic, leur expliquer le traitement et planifier les rendez-vous de suivi. L’équipe médicale est composée d’un médecin chirurgien, de kinésithérapeutes et d’infirmiers spécialisés formés au traitement du pied bot. Ce conseiller parental va réexpliquer le processus de traitement aux parents à l’aide d’une boite à images en langue nationale afin de lever toutes les barrières socioculturelles qui pourraient limiter leur adhésion au traitement. Ce conseiller parental va se charger de rappeler les rendez-vous de suivi aux parents, car tout le processus de traitement va de la naissance jusqu’à l’âge de 5 ans. Ce traitement est offert gratuitement.
Comment se fait le traitement du pied de bot, chez l’enfant de 0 à 5 ans ?
Il se fait en 2 étapes par une technique spéciale appelée technique ou méthode de Ponseti : La première étape est celle de la Correction. Elle consiste en des manipulations du pied pour étirer les ligaments raccourcis, avec un plâtrage pour faire progresser la correction une fois par semaine. Chez le bébé, au bout de 4 à 6 semaines on fera alors une ténotomie du tendon d’Achille afin d’allonger ce tendon qui est également raccourci. Cette ténotomie est une petite chirurgie sous anesthésie locale. Elle se fait à travers la peau et on n’a pas besoin d’hospitaliser ni d’endormir le bébé. Un dernier plâtre est mis pour 3 semaines à l’issue de la ténotomie pour permettre la cicatrisation en position allongée du tendon d’Achille. La deuxième étape est celle du maintien. Après avoir enlevé le plâtre de ténotomie, on va faire porter des chaussures médicales orthopédiques spéciales au bébé, qu’on appelle « attelles d’abduction du Pied ». Ces attelles permettent de maintenir la correction obtenue et d’éviter la récidive du pied bot, car les ligaments sont par essence « élastiques » chez le bébé. Le rythme du port de ces attelles est le suivant : Pendant les 3 premiers mois : 23 heures par jour avec les attelles, sauf le temps du bain le matin (30 minutes) et le soir (30 minutes). Suivi par le port pendant la nuit (10 heures) et le temps du sommeil pendant la journée (2 heures), jusqu’à l’âge de 5 ans, pour éviter tout risque de récidive du pied bot.
Le traitement marche-t-il toujours pour les deux cas ?
Oui, le traitement est toujours possible, mais le pourcentage de succès baisse au fur et à mesure que l’âge augmente. Pour les enfants dont l’âge de début du traitement est compris entre 2 et 10 ans, on parle de pied bot à présentation tardive. On utilise toujours la méthode de Ponseti, mais on va y ajouter des gestes de chirurgie non-invasive tel que le transfert de tendons, l’allongement chirurgical du tendon d’Achille en Z, etc. Ici le taux de succès tourne autour de 80% chez les enfants âgés entre 5 et 10 ans qui débutent le traitement. Chez l’adulte, on utilisera également les principes de la méthode de Ponseti, avec plus de chirurgie que chez le grand enfant. En plus des deux techniques chirurgicales citées précédemment, on peut être amené à faire des ostéotomies (réduction chirurgicale des dimensions de certains os), car certains os du pied ont été fortement déformés. Chez l’adulte, le taux de succès est inferieur a 80% avec des objectifs de traitement plus modestes, visant à avoir un pied plantigrade capable de porter des chaussures normales, et de soutenir une marche acceptable. Chez le grand enfant comme chez l’adulte, on sera amené à associer des séances de kinésithérapies pendant la correction avec plâtre, et aussi pendant et après la chirurgie.
Combien coûte la prise en charge total du traitement, chez un enfant et un adulte ?
Chez l’enfant de 0 à 5 ans, le traitement que nous offrons gratuitement est normalement estimé à 250.000 F par enfant pour la première année ou il s’agit de la correction complète du pied qui sera maintenu par des attelles (chaussures orthopédiques spéciales). L’enfant aura au total 10 rendez-vous de suivi incluant le plâtrage et la ténotomie. Pour les quatre autres années suivantes, l’estimation du coût du traitement baisse drastiquement car il s’agit essentiellement du maintien pour éviter la récidive. L’estimation pour un grand enfant avec pied bot congénital à présentation tardive (plus de 5 ans) ayant besoin de chirurgie est en moyenne de 700.000 F CFA pour un seul pied, donc vous pouvez aisément deviner le coût en cas de pied bot bilatéral. Pour l’adulte, il est difficile de donner des chiffres précis car tout dépend de l’état de déformation du pied et de la ou des techniques chirurgicales qui seront employées, néanmoins on peut dire que ce sera plus coûteux que chez le grand enfant.
Qu’est-ce que le Programme pied bot Burkina Hope Walks fait pour soulager les malades ?
Nous pouvons résumer notre action en cinq volets principaux pour soulager les enfants atteints du pied bot et leurs familles :
L’accès au traitement : nous offrons le traitement gratuitement pour les enfants de 0 à 5 ans. Grâce au soutien de nos partenaires dont le principal est Hope Walks, les intrants ou consommables de traitement (plâtre, attelles, etc.) sont disponibilisés dans les différents centres de référence pour un traitement gratuit. Ensuite pour les familles en situation de vulnérabilité (déplacés internes, veuve/veuf, orphelin etc.) nous offrons également un soutien pour le transport afin d’assurer le respect des rendez-vous de traitement. Certains parents n’ont même pas 200 F pour prendre le bus et rejoindre le centre de traitement le plus proche. Ce soutien, bien que temporaire, les aide à bien suivre le traitement pour le bien de l’enfant.
Pour le volet médical : nous assurons gratuitement la formation annuelle des agents de santé impliqués dans le traitement et nous assurons la supervision semestrielle des équipes au sein des centres de traitement.
S’agissant du volet counseling : chaque Centre a un Conseiller parental chargé de recevoir les patients, leur expliquer le processus de traitement en langue nationale, leur rappeler les rendez-vous de traitement et de suivi médical, et effectuer des visites à domicile pour renforcer l’adhérence au traitement qui dure de la naissance jusqu’à l’âge de 5 ans. Ces Conseillers reçoivent également une formation.
Sensibilisations : Sensibilisation générale de la population pour un changement de mentalité (médias en ligne, Radio, Tv, Posters…), et sensibilisation des Agents de santé des maternités pour détecter et référer les enfants très tôt après la naissance. Le partenariat : avec le ministère de la Santé et d’autres partenaires au niveau national et international, nous arrivons à mettre ensemble les efforts pour organiser la disponibilité de l’offre de soins pour les pieds bots dans les 8 régions ou nous sommes déjà présents, avec l’objectif à moyen terme d’étendre cela aux 17 régions du Burkina Faso.
Tous les hôpitaux peuvent-ils prendre en charge les malades atteints de pied bot ?
Il faut d’abord mentionner les hôpitaux universitaires qui ont suffisamment d’expertise pour traiter le pied bot congénital. Ensuite, par principe, il faut être rigoureusement formé sur la méthode de Ponseti, et disposer du plateau technique et du personnel adapté, de même que des intrants indispensables avant de prétendre pouvoir traiter le pied bot congénital dans un centre de santé.
Qu’est ce qui est le plus difficile dans la prise en charge d’un cas de pied bot chez l’enfant comme chez l’adulte ?
Chez l’enfant : Premièrement le plus difficile, ce sont les barrières socioculturelles, car elles peuvent faire de sorte que les parents abandonnent le traitement. Je donnerai l’exemple de cette famille dont le père et la mère ont accepté le traitement au début, ils sont même venus faire le premier plâtre. Mais à notre grande surprise, quelques jours après avant même la première semaine, ils sont revenus demander d’enlever le plâtre car ils voudraient arrêter le traitement. Après renseignements, le conseiller parental et l’équipe médicale se sont rendus compte que le grand-père était à l’origine de ce revirement soudain. En effet selon le grand père qui a l’autorité au sein de la famille, leur tradition stipule que ce sont des génies qui ont puni l’enfant en raison d’interdits qui auraient été violés par la famille, et si l’on essayait de soigner l’enfant, ces génies se vengeraient en ôtant la vie à un membre influent de la famille (grand père, père ou mère de l’enfant). Par peur des conséquences les parents préféraient abandonner le traitement et laisser l’enfant grandir dans le handicap plutôt que de provoquer la colère de ces génies. Deuxièmement chez l’enfant qui a par exemple 2 ans et qui marchait avant le début du traitement, le plus difficile est la phase de plâtre ou l’enfant doit rester tranquille pour éviter d’endommager son plâtre. Puis vient la phase du port des attelles que les parents ont du mal à faire respecter car c’est un enfant qui est déjà habitué à faire des mouvements, si bien que rester tranquille est très difficile. C’est pour cela que nous insistons sur la détection et le traitement précoce dès la naissance.
Combien de cas de pied de bot avez-vous déjà traités au Burkina Faso ?
Depuis le début du Programme Pied Bot Burkina Hope Walks en décembre 2017 jusqu’à ce jour, nous avons pu prendre en charge gratuitement plus de 2 063 enfants (dans nos différents centres) avec un taux de succès d’environ 91% . En 9 ans d’existence, nous avons pu amener l’accès au traitement de qualité par la méthode de Ponseti de moins de 10% en 2017 à 31% en 2026. Certes pour un jeune programme comme le nôtre c’est un motif de satisfaction, mais il faut plus d’effort pour amener ce taux à 70%.
Que fait le programme Pied Bot Burkina Hope Walks pour lutter contre les préjugés ?
C’est premièrement la sensibilisation comme votre media nous aide à le faire actuellement. Plus précisément la sensibilisation communautaire à l’endroit de la population générale pour faire comprendre que le pied bot n’est ni une malédiction, ni une fatalité, qu’il peut être soigné comme toute autre maladie. Ensuite la sensibilisation à l’endroit des agents de santé qui sont en première ligne dans les maternités pour le suivi des grossesses et les accouchements. Enfin la sensibilisation des leaders pour un changement de mentalité : leaders administratifs, religieux, traditionnels… car leur voie porte et ils peuvent convaincre les populations les plus hésitantes à venir vers nous car le traitement est disponible et gratuit. Ces trois types de sensibilisation sont également faites chaque semaine par nos conseillers parentaux qui parcourent la communauté et les centres de santé.
Deuxièmement c’est de détecter les barrières socioculturelles ou préjugés lors des entretiens des parents des enfants. Nos agents sont à même de détecter ces préjugés et d’accompagner ces familles par des séances de counseling pour enlever ces préjugés et faciliter leur adhésion au traitement. Quand les deux parents de l’enfant sont réellement unis (père et mère), le traitement a plus de chances de réussir. Ces séances de counseling peuvent se faire au sein du centre de traitement ou au domicile afin d’inclure tous les membres influents de la famille. L’adhésion et l’accompagnement de la famille est essentiel pour le succès du traitement.
Que diriez-vous aux familles, par rapport au pied bot ?
Pour ceux qui sont ont déjà terminé les 5 ans de traitement et qui ont été guéris du pied bot, je leur dirai félicitations et merci pour leur engagement qui a porté ses fruits. Pour ceux qui sont actuellement sous traitement, je les encourage à persévérer, car le bout du tunnel est pour bientôt. Pour ceux qui n’ont pas encore commencé le traitement, qui se posent la question « ou allons-nous trouver la solution ? », venez vers nous, le pied bot n’est pas une malédiction, il n’est pas une fatalité, nous avons la solution pour vous gratuitement. Ces enfants sont l’avenir du Burkina Faso nouveau en construction sous l’impulsion de nos plus hautes autorités dont le Camarade Président du Faso, le Capitaine Ibrahim Traoré.
Propos recueillis
Par Firmin OUATTARA