Réforme du baccalauréat : “Cette réforme est pertinente, à condition que …”, Mélégué Traoré

La réforme du baccalauréat envisagée par le gouvernement, fait beaucoup de vagues tant au sein des élèves que chez les enseignants. Pour mieux comprendre ces réformes, un tour dans les archives de l’Education nationale est nécessaire. Qui mieux que Mélégué Traoré, ancien ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche Scientifique pour donner plus éclaircissements autorisés ? Ce, d’autant plus qu’il a été à la base de la première conceptualisation du transfert de l’organisation du baccalauréat à l’enseignement secondaire en 1995, dont la tutelle est maintenant du ressort du ministre de l’Education nationale.

Le gouvernement par le biais des ministres de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur a beau expliqué, les réformes du bac en cours passent difficilement au niveau de la communauté éducative. La résistance est justifiée par les uns et les autres, par des craintes souvent exprimées, bien qu’elles ne soient pas toujours justifiées. Les répercussions de cette réforme, selon certains, peuvent conduire au contingentement pour l’entrée à l’université. En plus, beaucoup craignent que les étudiants ne soient plus reçus dans les universités étrangères. « C’est une erreur ; ce sont des craintes non fondées. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le but de ces réformes est d’instaurer plus de rationalité dans la gouvernance du secteur de l’éducation », explique Mélégué Traoré. Qui ajoute : « ces réformes portent sur la cohérence de la structuration des enseignements et dans l’agencement des étapes depuis le préscolaire jusqu’au doctorat, telle que conçue suite aux états généraux de l’éducation organisés en 1994 ».

Des états généraux qui ont eu lieu alors que le même Mélégué Traoré était ministre des Enseignements Secondaire, Supérieur et de la Recherche Scientifique. Ils avaient été ouverts par le Premier ministre de l’époque, Kaboré Marc Christian Roch, et présidés par Mélégué Traoré. Alice Tiendrébéogo était la ministre de l’Enseignement de base et de l’Alphabétisation de Masse.         Pour sa part, l’ancien ministre dit comprendre les craintes de la communauté éducative, mais estime qu’elles ne sont pas justifiées. ‘‘C’est probablement la concertation, l’information et la communication préalables qui ont été insuffisantes », comme cela s’observe souvent pour les politiques publiques. « Le gouvernement conçoit celles-ci et les conduit, mais le corps social en est le réceptacle. Il faut l’impliquer dès le départ ; cela permet de faire passer plus facilement les réformes », conseille Mélégué Traoré.  “Il faut dit-il, rassurer le monde éducatif et les parents sur le fait qu’il n’y a pas de craintes à avoir également par rapport à l’inscription de nos étudiants dans les universités étrangères”. « Les pays étrangers qui reçoivent nos étudiants ne savent parfois même pas ce que nous appelons le baccalauréat, ‘‘ premier diplôme universitaire’’, tel que nous le concevons”. La sacralisation qu’on a du bac en France et dans les pays francophones n’existe nulle part dans le monde à ce degré », précise-t-il.

«Beaucoup de personnes pensent que c’est maintenant que cette question de transfert de l’organisation du bac au secondaire est sur le tapis. Non. Cette réforme a été initiée par moi-même en 1995. De plus, il ne faut pas confondre la réforme du bac et le positionnement administratif de l’organe qui le gère. Ce sont deux choses différentes. La réforme du bac, que nous avions lancée en 1992, concernait non pas seulement son organisation, qui n’est qu’un aspect, mais aussi le contenu même de la structuration du baccalauréat, en tant que telle. A l’époque, il ne s’agissait plutôt pas de savoir quelle institution organise l’examen. Il s’agissait de voir si la formule du bac que nous avions, était adaptée », explique-t-il.

La formule du Bac

Puis il poursuit : «Lorsque je suis arrivé à la tête du ministère des Enseignements secondaire, Supérieur et de la Recherche scientifique en juin 1992, un ou deux mois après, a été organisé un séminaire à Bobo-Dioulasso sur l’enseignement supérieur. Cette initiative avait été conduite par le professeur Alfred Traoré, alors le recteur de l’université de Ouagadougou. Ce séminaire avait eu beaucoup de succès. C’est à la suite de ce travail que beaucoup d’autres réformes ont été entreprises. A l’époque, personne ne remettait en cause le fait que le bac soit organisé par le ministère de l’Enseignement supérieur, c’est-à-dire l’université. Mais assez rapidement, quand j’ai commencé à entrer en profondeur dans les enjeux du ministère, une incohérence de départ m’est apparue. C’était le fait qu’un examen qui sanctionne la fin des études secondaires, soit bizarrement présenté comme étant le premier diplôme universitaire. La contradiction m’a paru grosse ; et l’explication n’était pas convaincante de faire organiser cet examen par l’université ou surtout de dire que le baccalauréat est le premier diplôme universitaire. La réforme qui survient aujourd’hui, a eu sa première conceptualisation en 1995 par moi-même. Je crois d’ailleurs que les travaux préparatoires de la réforme en cours, en font mention.  Ce n’est pas quelque chose de nouveau ».

C’est dans la dynamique de ces réformes de 1995 qu’avaient été créé l’Office d’organisation des examens et concours du secondaire, l’OCECOS. ‘‘Pour la petite histoire, le nom initial de cette structure était l’OCECS. On l’a vite abandonné en raison de sa résonnance évocatoire du sexe à la prononciation. Dans la même dynamique, avait été adoptée la loi d’orientation de l’éducation, puis celle de la recherche scientifique, de même que le CRAEF, le Comité de Réflexion et d’Action pour l’Education des Filles, que j’ai créé avec le FONER, et qui a conduit à leur réserver la bourse du secondaire, seules les onze provinces les plus défavorisées en bénéficiant. Ces provinces commençaient par le Sanmatenga et le Namentenga, en remontant vers le Nord et le Nord-Ouest. “

La question de fond

La question de fond que l’on doit se poser, est de savoir en quoi le diplôme qui sanctionne la fin des études secondaires est un diplôme universitaire. Mélégué Traoré tranche : « Bien sûr que le baccalauréat n’est pas un diplôme universitaire. C’est ce genre de mythes qui ont cours en France, qui ont été transférés sans beaucoup de réflexion et de précautions en Afrique francophone à l’indépendance. Le baccalauréat en soi, tel qu’on le conçoit chez nous n’existe pas dans tous les pays au monde, même s’il y a toujours un examen ou un mécanisme de fin d’études secondaires. Il est avant tout, un diplôme qui sanctionne les études du secondaire. Mais cela n’empêche pas dans ces pays, les élèves d’entrer à l’université comme étudiants. Dans la plupart des Etats au monde, il n’y a pas le baccalauréat tel qu’on le définit et le mystifie en France et chez nous en Afrique.

Pour que le bac soit un diplôme universitaire, il faudrait qu’il sanctionne des études universitaires.  Ce qui n’est pas le cas ; il sanctionne des études secondaires. Pour qu’il soit un diplôme universitaire, il faudrait qu’il soit la sanction des programmes ayant un contenu universitaire. Ce qui n’est pas le cas. Il s’agit d’un diplôme de fin d’études secondaires, qui permet l’entrée à l’université, comme le certificat d’études primaires permet l’entrée au collège. Nul ne songerait à qualifier le CEPE de premier diplôme du secondaire, ou le BEPC un diplôme du second cycle du secondaire. Les professeurs de l’enseignement supérieur qui sont les présidents de jury au bac, conduisent la sanction de matières qu’ils n’ont pas enseignées, voire qu’ils peuvent ne pas connaitre. Conséquence, dire que le baccalauréat est le premier diplôme universitaire est une fiction. Mais je reconnais qu’il y avait déjà en 1995, de la résistance au sein du ministère sur cette question. Ces résistances viennent des habitudes prises depuis qu’on est à l’école. Dès la 6e au secondaire, on leur répète et on fait croire aux élèves que le bac est le premier diplôme universitaire, et tout le monde a fini par y croire ». “La réflexion était en cours lorsqu’en 1997, j’ai quitté le gouvernement pour devenir Président de l’Assemblée nationale, et l’actuel Premier ministre, mon frère et compère, Dabiré Christophe m’a remplacé au ministère. Il en sait autant que moi sur ces questions”, poursuit Mélégué Traoré.

Ces réformes vont-elles avoir des répercussions ?

En réalité, ces réformes telles qu’elles avaient été conçues en 1995 sous le leadership de Mélégué Traoré, n’avaient aucune répercussion sur l’entrée à l’université, sauf qu’on transférait l’Office du bac au secondaire avec la création de l’OCECOS. A l’époque, les choses étaient plus faciles parce que c’est le même ministère qui coiffait le secondaire et le supérieur. Aujourd’hui, il ne s’agit plus du même département ministériel. « Ce que les ministres Stanislas Ouaro et Alkassoum Maïga ont proposé au gouvernement, et qui a été adopté, c’est exactement ce que j’avais proposé en 1995. C’est bien ainsi », indique l’ancien ministre de l’enseignement secondaire et supérieur. A savoir, transférer l’Office du baccalauréat là où il aurait dû être depuis toujours : à l’enseignement secondaire. Cela n’empêche pas qu’une collaboration s’instaure entre les deux départements ministériels. Le changement n’exclut pas non plus la contribution des professeurs des universités. ‘‘Cette réforme est pertinente, à condition que l’on soit  clair sur tous les plans pour éviter les ambiguïtés, et pour rassurer les étudiants et leurs parents. Le gouvernement l’a d’ailleurs fait !“

«Contrairement à ce qui se dit, martèle Mélégué Traoré, quand j’avais proposé cette réforme, il n’était nullement question d’instaurer un quelconque test ou un concours pour entrer à l’université. Le baccalauréat en tant que tel, organisé par l’enseignement secondaire, était censé automatiquement ouvrir la porte de l’université aux étudiants comme ça l’est aujourd’hui ». « Je pense que c’est ce que le gouvernement actuel fait. Je ne crois pas sérieusement qu’il veuille instaurer un test ou un concours d’entrée dans nos universités. De toute façon, si le gouvernement pensait à cela, je serais le premier et pas le seul à me prononcer contre. Il n’est pas question de restreindre l’entrée à l’université par le biais du transfert de l’organisation du bac à l’enseignement secondaire », conclut l’ancien ministre des enseignements.

            Firmin OUATTARA

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