
La Directrice de Publication de Silures Média, Aminata SANOU a présenté son Trophée à la Rédaction de l’Express du Faso, le mercredi 07 janvier 2026.C’est le prix officiel du journalisme sensible aux conflits dans la catégorie presse écrite en ligne, lors de la 9e Edition du Réseau d’Initiatives de Journalistes (RIJ). Nous avons saisi l’opportunité de nous entretenir avec elle. Lisez-plutôt !
- Vous avez reçu un trophée (Prix JSC 2025) lors de la 9ᵉ édition du RIJ, dédiée aux journalistes sensibles aux conflits. Quel a été votre ressenti ?
J’ai ressenti beaucoup d’émotion et aussi une profonde reconnaissance. Le prix PaxSahel célèbre un journalisme qui prend le temps de raconter des réalités difficiles. Pour moi, c’est la confirmation que ce type de journalisme peut contribuer à la paix et à la protection des populations vulnérables, même dans des contextes complexes. Ce prix a une portée particulière, car je le reçois au cours de la toute première année d’existence de Silures Média.
- Quelle est la thématique que vous avez traitée ?
J’ai travaillé sur la mendicité des enfants déplacés internes. C’est un phénomène que l’on croise tous les jours, au point de finir par ne plus le voir. Pourtant, derrière ces enfants, il y a des histoires lourdes, mais peu visibles. La mendicité organisée, parfois présentée sous couvert d’apprentissage religieux, existe depuis longtemps. Mais mon travail s’est surtout intéressé aux liens avec le terrorisme, les déplacements forcés, la pauvreté et l’effondrement des repères familiaux. Ce sont des enfants pris dans des crises qui les dépassent, et il me semblait important de raconter leurs réalités.
- Quel était l’objectif de ce travail ?
Permettez de revenir un peu en arrière. En septembre 2024, j’ai bénéficié d’un accompagnement de la Cellule Norbert Zongo (CENOZO). Cet appui m’a permis de mieux comprendre les mécanismes du terrorisme, du financement illicite et les systèmes qui entretiennent la violence. Cette opportunité m’a été offerte est à un moment où je traversais une période difficile dans ma pratique professionnelle. Il m’a apporté des outils, des repères et un cadre qui m’ont permis de mener cette enquête en toute liberté éditoriale.
L’objectif était de montrer que le terrorisme ne se résume pas aux armes ou aux groupes armés. Que c’est aussi un système qui fragilise les populations au quotidien, et qui touche particulièrement les enfants.
- Comment percevez-vous ce phénomène à Bobo-Dioulasso ?
La mendicité n’est pas une nouvelle pratique à Bobo-Dioulasso où dans les autres villes du Burkina. Jusqu’en 2021, les opérations de retrait des enfants et des femmes en situation de rue avaient permis de contenir le phénomène. Mais malheureusement entre 2022 et 2024, il y avait eu une recrudescence, avec une nouvelle dimension. Notamment des parents vivant dans des zones fortement touchées par l’insécurité qui envoient leurs enfants ailleurs pour les mettre à l’abri du terrorisme. Le problème, c’est que ces enfants se retrouvent parfois à l’intersection d’autres formes de violences comme l’exploitation, l’abus, la mendicité forcée. On est face à un paradoxe douloureux où en voulant vouloir protéger les enfants, les parents sans le vouloir les livrent à des situations tout aussi dangereuses. Si cet aspect nouveau n’est pas pris en compte, la riposte contre la mendicité peut se révéler partielles et inefficaces. Cela peut accroître la vulnérabilité des enfants face aux risques d’enrôlement par les terroristes.
- Quel est votre message de fin ?
J’aimerais que cette interview soit aussi un plaidoyer pour le journalisme, tel qu’il se pratique aujourd’hui dans des contextes fragiles. Les journalistes sont souvent perçus avec méfiance, comme si notre travail consistait à du sabotage. Pourtant, nous sommes avant tout des citoyens, attachés à l’avenir de notre pays. Nous voulons, nous aussi, un Burkina Faso stable, capable de faire face au terrorisme avec lucidité et humanité. Nos méthodes peuvent parfois différer de celles des autres parties prenantes. Mais, nous avons un même objectif, la rage de construire un pays résilient et en paix. C’est deux dernières années, les autorités ont procédé à la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) pour coordonner la réponse sécuritaire dans la région. Par ailleurs, le Prix PaxSahel qui s’adresse aux journalistes de ces mêmes États existe depuis 2017. Cela montre que les journalistes avaient déjà cerner un besoin de coordination des efforts de ces populations qui traversent des difficultés similaires, que nos efforts doivent être complémentaires. Les suspicions permanentes et le bashing envers les journalistes sont difficiles à vivre. Alors qu’un journalisme sensible aux conflits peut être un allié crédible dans la lutte contre le terrorisme et dans la promotion durable de la paix.
Interview réalisée
par Estelle Wende Mi KOUTOU