
Après le déguerpissement des commerçants installés autour de l’abattoir frigorifique de Bobo-Dioulasso, les autorités ont engagé une vaste opération de réorganisation des marchés de bétail et de viande. Mais sur le terrain, de Yéguéré à Kiri, en passant par l’abattoir et le marché de volaille, les acteurs de la filière vivent une transition difficile, marquée par le manque d’eau, l’absence d’infrastructures et la chute de la clientèle. Reportage au cœur d’un secteur en quête de solutions durables.
Du parc a bétail de Yéguéré à Kiri, en passant par l’abattoir frigorifique de Niénéta et le marché de volaille, notre périple de ce lundi 19 janvier 2026 nous a conduits sur les traces d’une filière bétail-viande profondément bouleversée par l’opération de déguerpissement menée début janvier par les autorités communales. Sur le terrain, entre résignation, fatigue et incompréhension, les acteurs tentent tant bien que mal de se réorganiser.
Notre reportage débute au marché de bétail de Yéguéré. Contrairement aux annonces officielles, l’activité y est toujours visible. Des marchands exposent encore leurs animaux, dans une atmosphère mêlant incertitude et prudence. Interrogés, plusieurs affirment avoir négocié un délai avec les autorités compétentes.
Selon eux, le refus de quitter immédiatement Yéguéré ne relève pas d’un esprit de défi, mais d’un souci de survie économique. Le site de Kiri, où ils sont appelés à s’installer, ne serait pas encore prêt. « Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité… Comment peut-on travailler dans ces conditions ? », s’interrogent-ils.
Pour ces commerçants, partir sans garantie reviendrait à perdre clients et revenus. En attendant une solution viable, ils préfèrent rester à Yéguéré, espérant un compromis durable avec les autorités.
Kiri, un site de relogement à l’épreuve de la réalité
Nous mettons ensuite le cap sur le nouveau marché de bétail de Kiri, présenté par la mairie comme le site officiel de relogement. Sur place, quelques vendeurs ont déjà répondu à l’appel et s’y sont installés. Mais très vite, les limites du site apparaissent.
Sous un soleil accablant, les animaux sont attachés à même le sol, sans hangars ni véritables zones d’ombre. L’eau manque cruellement. Moussa Diallo, vendeur de bétail, exprime sa lassitude : « Il y a le soleil, on nous interdit de construire des hangars et il n’y a pas d’eau. Certes, la mairie envoie parfois des citernes d’eau, mais ce n’est pas suffisant. À cause de la distance, les clients ne viennent plus comme avant. Il n’y a pas de marché. Nous sommes vraiment fatigués, mais nous souhaitons qu’on nous aide avec l’eau et un emplacement concret pour chacun ». Plus amer, Korbéogo Moumouni, également vendeur de bétail, pointe les difficultés quotidiennes : « Nous nous sommes installés sur le site que la mairie nous a donné, mais franchement c’est difficile. Il n’y a pas d’eau pour les animaux, ni de hangar. Nous sommes sous le soleil et la mairie nous interdit de construire des hangars. Le site n’est pas bien aménagé et il n’y a pas de véritable marché ». Certes, des citernes d’eau sont parfois envoyées par la mairie, mais les commerçants estiment que cela reste largement insuffisant. À Kiri, l’absence de clients, liée à l’éloignement du site, décourage plus d’un vendeur.
Abattoir frigorifique, un site vidé de ses occupants
Après Kiri, nous nous rendons aux abords de l’abattoir frigorifique de Bobo-Dioulasso, situé à Niénéta, au secteur 12. Ici, le contraste est saisissant. Le site est désormais désert. Les commerçants déguerpis ne sont pas revenus. Pour rappel, le dimanche 04 janvier 2026 avait été fixé par les autorités comme date butoir pour la libération des lieux. Dès 3 heures du matin, une opération d’envergure a été lancée. Les éléments de la Brigade Laabal, de la Gendarmerie, de la BAC, de la CRS et du SRPJ ont bouclé toutes les entrées. Les enclos d’animaux et boutiques installés anarchiquement ont été démolis. Selon des témoignages recueillis sur place, un commerçant ayant laissé son bœuf dans un enclos malgré la note de déguerpissement a vu son animal mourir lors du passage d’un engin Caterpillar. Aujourd’hui, les alentours de l’abattoir restent libérés, matérialisant la fermeté des autorités dans leur volonté de rétablir l’ordre et l’hygiène autour de cette infrastructure stratégique.
Le marché de volaille, refuge provisoire des vendeurs de viande fraiche
Notre périple s’achève au marché de volaille, site occupé provisoirement par les vendeurs de viande fraîche déguerpis de l’abattoir. Là aussi, les conditions de travail sont jugées pénibles. Tapsoba Yacouba, marchand de viande fraiche, témoigne :
« Nous sommes ici et, pour le moment, il n’y a pas vraiment de soucis majeurs. Mais vous êtes arrivés à un moment où les responsables sont déjà partis. Certains camarades sont restés près de l’abattoir, d’autres sont même allés exposer leurs viandes un peu partout dans la ville. Nous avons demandé aux autorités de nous mettre dans de meilleures conditions ». Pour ces commerçants, le caractère provisoire de leur installation dure trop longtemps et fragilise leurs activités.
Si les autorités justifient le déguerpissement par des impératifs d’hygiène, de sécurité et d’urbanisme, les acteurs de la filière bétail-viande estiment que la réorganisation a été engagée sans préparation suffisante des sites de relogement.
Tous disent être prêts à se conformer aux règles, mais réclament des aménagements plus adéquats
Aymeric KANI
Rachidatou DRABO/Stagiaire