Dans un monde de plus en plus globalisé, la préservation et la promotion des langues locales revêtent une importance capitale, notamment dans le cadre éducatif. L’apprentissage de ces langues peut contribuer non seulement à la sauvegarde du patrimoine linguistique mais aussi à l’enrichissement de l’identité des élèves et à la création d’un environnement scolaire inclusif et diversifié. Dans cet entretien accordé à notre journal, Dr Lazare Bakouan, chercheur à l’INSS/CNRST, président de l’Association pour la promotion des langues africaines (AFRILANG) revient sur les opportunités, les enjeux et les perspectives des langues nationales dans le système éducatif burkinabè.
Quelle a été l’évolution de la place des langues nationales dans le système éducatif burkinabè depuis l’indépendance ?
«En 2019, la loi n°033-2019/AN portant loi d’orientation sur les modalités de promotion et d’officialisation des langues nationales du Burkina Faso définit une langue nationale comme un instrument de communication, un ensemble de signes articulés propre à une communauté donnée et fixée sur le territoire national. Selon le CNRST, il existe 59 langues nationales reconnues au Burkina Faso. En décembre 2023, une révision constitutionnelle a promu les langues nationales du Burkina Faso au statut de langues officielles, tandis que le français est désormais classé comme « langue de travail ». Parmi les 59 langues répertoriées, 16 ont déjà été codifiées, et 10 d’entre elles sont officiellement utilisées dans le système éducatif, aussi bien pour l’enseignement bilingue que pour les programmes d’alphabétisation. Très bientôt 14 pour l’enseignement bilingue. L’alphabétisation fait partie de l’éducation non formelle, qui couvre l’ensemble des activités éducatives et de formation structurées et organisées en dehors du cadre scolaire. Elle est différente de l’éducation bilingue qui fait partie du système formel. L’éducation bilingue telle que perçue au Burkina Faso est un système d’enseignement dans lequel l’instruction est donnée dans au moins deux langues, dont l’une est normalement la première langue de l’élève. Il s’agit de donner les connaissances instrumentales à l’apprenant à partir de deux langues, une langue nationale et le français de façon progressive.
Les langues nationales utilisées dans l’éducation bilingue sont le mooré, le dioula, le fulfuldé, le lyèlé, le gulmancema, le dagara, le bissa, le nuni, le buamu et le kasem.
L’école burkinabè a fonctionné pendant longtemps, depuis la colonisation, uniquement qu’en français, qui était la langue officielle jusqu’en 2024. Les constitutions de l978 et 1991 assignaient au français le statut de langue officielle et se référaient globalement aux langues du pays comme étant des langues nationales. C’est à partir des années 1979 que les autorités procèdent au lancement de l’expérience des écoles bilingues dans certaines zones rurales, avec l’appui d’organisations comme le CILAO (Centre d’Initiation aux Langues Africaines de l’Ouest). C’est un 2007, qu’il y a eu l’introduction officielle de l’éducation bilingue dans le système éducatif burkinabè après une décennie d’expérimentation dans le Plateau Central et l’Est, malgré l’existence depuis 1994 de la Direction de la promotion des langues nationales au sein du ministère de l’Éducation.
Y a-t-il eu une évolution des politiques éducatives en matière de langues ?
Oui, il y a eu une évolution notable des politiques éducatives en matière de langues nationales au Burkina Faso, marquée par une reconnaissance croissante de ces langues dans le système éducatif. De la période coloniale où le français était la seule langue d’enseignement à nos jours, les politiques éducatives ont traversé plusieurs étapes ; notamment les expériences pilotes de l’éducation bilingue, dans les années 90, le PDDEB de 90 jusqu’en 2010 qui a formalisé l’usage des langues nationales dans l’éducation ; à travers huit langues que sont le mooré, le dioula, le mooré, le dioula, le fulfulde, le lyèlé, le gulmancema, le dagara, le bissa, le nuni. Aujourd’hui, les langues nationales en plus du français, sont reconnues non seulement comme langues d’enseignement mais également comme langues officielles.
Qui sont les acteurs impliqués dans l’utilisation des langues nationales dans le système éducatif burkinabè ?
Le premier acteur c’est l’État lui-même à travers le MEBAPLN et ses démembrements. Il conçoit les politiques linguistiques éducatives, supervise les programmes bilingues et l’alphabétisation et met à la disposition des enseignants et leurs apprenants les outils nécessaires pour la formation. Nous avons également les institutions de certains ministères tels que le MERSI et le ministère à travers la description des langues, les travaux de recherche en didactique et en culture ainsi que la promotion des langues dans le cadre de la valorisation du patrimoine culturel en ce qui concerne le ministère de la culture. Il y a également les acteurs éducatifs et techniques qui sont au cœur de l’utilisation des langues nationales. On peut citer également les partenaires techniques et financiers au niveau national et international. Il faut enfin citer les acteurs communautaires tels que les parents d’élèves et les comités de gestion des écoles et des centres d’alphabétisation ; car leur acceptation ou résistance peuvent influencer le succès des programmes bilingues; les chefs coutumiers et leaders communautaires pour aider à l’acceptation de l’usage des langues nationales à l’école dans un contexte de respect des identités ainsi que les communautés linguistiques elles-mêmes pour participer à la standardisation, à la collecte lexicale, et à la validation des contenus.
Quel est l’intérêt de l’utilisation des langues nationales à l’école ?
L’utilisation des langues nationales à l’école a plusieurs avantages. Elle est un levier puissant pour améliorer la qualité de l’enseignement, renforcer les performances scolaires et préserver les cultures locales. Les spécialistes de l’éducation sont unanimes que l’enfant apprend mieux et plus dans sa langue maternelle ou à défaut dans une langue qu’il connait, que le français qui lui est imposé à l’école et qui n’est pas sa langue maternelle. L’enseignement dans les langues des apprenants accroit le degré de compréhension des élèves des disciplines scientifiques. Elle facilite la compréhension des concepts de base par l’apprenant et participe à la réduction de l’échec et du décrochage scolaire. De multiples expériences dans le monde l’ont prouvé. Dieu seul sait combien d’élèves ont échoué à l’école pour non-compréhension de la langue d’enseignement. Plusieurs écoles bilingues expérimentales ont montré de meilleurs taux de réussite dans les premières années d’apprentissage que les écoles strictement francophones. L’utilisation des langues nationales à l’école permet un développement cognitif renforcé de l’enfant. En effet, les enfants instruits dans leur langue maternelle ont une base cognitive plus solide pour apprendre d’autres langues. Elle stimule la pensée critique et les capacités d’analyse de l’apprenant. Elle est également un moyen de préservation du patrimoine culturel et linguistique ; une langue qu’on n’enseigne pas est une langue appelée à disparaitre. L’enseignement du lyèlé, du mooré, du dioula et du fulfuldé dans certaines écoles primaires par exemple renforce l’identité culturelle des élèves et valorise leur environnement linguistique. L’utilisation des langues nationales à l’école permet enfin de renforcer l’identité culturelle, l’esprit de souveraineté, de dignité, de confiance, de conscience nationale, l’amour de la patrie. Dans ce contexte de crise que vit notre pays, il ne faut dissocier la langue des échanges domestiques quotidiens de l’enfant de celle de la conceptualisation, de la pensée, de l’éducation et du développement intellectuel afin d’éviter l’aliénation. Cela permettra d’avoir des Burkinabè responsables, conscients et soucieux du développement.
Existe-t-il des obstacles à l’utilisation des langues nationales ?
Il existe des difficultés à l’usage des langues nationales à l’école burkinabè. L’obstacle premier est le manque de volonté et d’implication effective des premiers acteurs de l’éducation, surtout le manque d’acceptation. Il y a également le manque de ressources pédagogiques et de personnel qualifié pour certaines langues ; la pressions du français sur les langues nationales, l’insuffisance des travaux de description linguistique dans certaines langues pour l’élaboration des outils de vulgarisation. Il faut également prendre en compte la faible numérisation des langues nationales. L’un des plus grands obstacles est également la perception négative des parents à l’usage des langues nationales à l’école.
Que faut-il pour améliorer l’usage des langues nationales à l’école burkinabè ?
Il faut une réelle application de la politique linguistique nationale. Il s’agit de relever certains défis de ce système évoqués tels que la faible manifestation de la volonté politique de porter l’éducation bi-plurilingue à l’échelle, malgré les preuves de son efficacité et les recommandations de nombreuses instances ; la faible opérationnalisation de la recherche/action en ENF; l’inadéquation des contenus d’enseignement avec les besoins des apprenants et de la population de manière générale. Il y a également les difficultés majeures dans la transition des écoles bilingues, au post-primaire. Cette situation entraine souvent des échecs chez les élèves, qui éprouvent des insuffisances surtout dans le domaine du français ; l’absence d’allocations financières permanentes entravant le bon fonctionnement de nombreuses politiques en marche actuellement dans notre pays.
Aïcha TRAORE
