Entretien : «Aujourd’hui, l’insécurité nous divise», Marcel Tankoano, M21

Les organisations de la société civile ont été les figures marquantes de l’insurrection populaire qu’a connue le Burkina Faso en octobre 2014. Marcel Tankoano était avec son mouvement le M21, l’un des acteurs principaux. Sept ans après, il maintient toujours la flamme de la lutte. Il nous a accordé un entretien. Avec lui, nous abordons la situation actuelle des OSC dans notre pays, la question du bail-locataire, le schéma de la réconciliation nationale et la gestion de la crise sécuritaire.

Au lendemain de l’insurrection d’octobre 2014, on a remarqué que la crédibilité des OSC a un peu baissé. Quelle en est la situation en 2021 ?

Les Organisations de la société civile (OSC) burkinabè de façon générale, avaient une croissance presque exponentielle. Un peu partout, on ne parlait plus des hommes politiques, mais plutôt des OSC. Donc nous étions à un niveau où il fallait les rabaisser. En réalité ce n’est pas une caricature parce que nous avons perdu la crédibilité. Les gens ont communiqué sur nous pour diminuer notre force. En fait, ce n’est pas une concurrence parce qu’au Burkina Faso, au stade où nous étions, on n’avait peur de personne. Ce sont les hommes politiques qui ont contribué à la chute de cette crédibilité. Mais la crédibilité est toujours là, parce que nous ne sommes pas rattachés à un parti politique, nous sommes restés dans notre M21. Le M21 est jusqu’à présent crédible.

Vous ne regrettez pas l’insurrection ?
Ce n’est pas qu’on regrette l’insurrection, mais la tournure des évènements. C’est un peu décevant lorsque vous menez des combats pour tous, et à un moment donné ce qui était attendu n’est pas arrivé. Je veux simplement dire que tout ce qui était arrivé en 2014 était le désespoir. Les Burkinabè cherchaient simplement à mieux vivre et c’est ce qui a conduit à l’insurrection. Nous ne regrettons pas l’insurrection, nous regrettons seulement ce qui est fait actuellement. C’est à ce niveau qu’il y a eu une déception. Mais quoiqu’on dise, nous ne regrettons pas l’insurrection.

Que pensez-vous de la gestion actuelle du MPP et ses alliés ?
La gestion du pouvoir par le MPP et ses alliés est incompréhensible, ce sont des anciens barrons du régime de Blaise Compaoré. Tout Burkinabè se disait qu’ils avaient acquis de l’expérience et s’ils arrivaient au sommet de l’Etat, ils allaient mieux faire. Mais ce que nous avons remarqué de par le passé, et ce que nous constatons aujourd’hui est pire. Et c’est à cause de cette situation qu’ils ont démissionné du CDP et aller à l’opposition. Parce qu’ils se disaient que c’était le moment d’insuffler une nouvelle dynamique, pour permettre à notre pays d’aller vers le développement. Nous constatons que rien n’a changé depuis lors. C’est vraiment la continuité.

Le président Roch Marc Christian Kaboré est à son deuxième mandat. Durant lesquels il a eu deux Premiers ministres. Que pensez-vous du travail de ces deux ministres ?
À l’entame du pouvoir, lorsque le président Kaboré a nommé Paul Kaba Thiéba comme Premier ministre en 2016, c’était presque comme un anonyme, il était inconnu. Là il y a un regret parce que Paul Kaba Thiéba est passé en-deçà de la mission qui lui a été confiée. Malheureusement, je constate que ce dernier est en train de battre le Premier ministre actuel Christophe Dabiré. La situation était telle, que nous avons demandé à Paul Kaba Thiéba qu’il parte. Mais comparé au Premier ministre actuel, il n’y a véritablement pas de progrès. Pour nous jusque-là, nous attendons le “messi de Roch”. Nous attendons quelqu’un qui va faire des exploits, amener le peuple du Burkina Faso à croire, amener les Burkinabè à espérer.

Par rapport à la question de la vie chère, comparant les périodes avant et après insurrection, est-ce qu’il y a eu un changement notable ?
Le changement dépend de la position, d’où l’on est. Parlant de l’ensemble du pays, de façon générale, les Burkinabè à l’heure actuelle vivent pire qu’avant. Parce que la misère s’abat presqu’à tous les niveaux, l’administration aujourd’hui ne fonctionne pas. C’est presque la léthargie totale, l’économie est à genou. Et quand on prend la question sociale, les Burkinabè sont totalement divisés aujourd’hui. Donc pour revenir à votre question, on n’est pas fier de la situation actuelle. Sincèrement, c’est pire qu’avant. On n’a pas un régulateur général, quelqu’un pour réguler les prix. Et au niveau du panier de la ménagère, c’est une catastrophe. L’Etat ne joue pas son rôle parce qu’on peut affirmer que chaque commerçant fixe le prix de ses articles à son bon vouloir, alors que nous avons un ministère de Commerce.

Que pensez-vous du rapport de l’Assemblée nationale sur les sociétés immobilières qui s’accaparent des terrains ?
En 2016 nous étions à moins de 50 sociétés immobilières. Aujourd’hui, nous sommes à 226 sociétés immobilières irrégulières ou régulières, ce qui n’est pas normal. On ne doit pas brader les terres ainsi. Nous avons trois entités qui gèrent la question de la terre, ce qui pose un problème. Pour nous, le seul responsable de cet échec est le gouvernement.

Vous n’êtes donc pas d’accord avec la politique du logement du gouvernement actuel ?
Nous pensons que l’État devrait avoir une gestion rationnelle, c’est-à-dire permettre à tout le monde d’avoir un toit comme le faisait Thomas Sankara. Comme le sait le gouvernement actuel, si la question de l’immobilier n’est pas gérée avec diligence et bien, nous allons déboucher sur une crise.

En ce qui concerne le prix du loyer qui ne fait que grimper ? Quelle est la proposition du M21 ?
La proposition est simple. Les bailleurs vont dire qu’ils augmentent le loyer parce que les matériaux de construction ont augmenté. Le gouvernement doit trouver la possibilité de réduire tout cela. Il faut urgemment demander de prime abord à ceux chargés de la construction, qu’ils aient au minimum le bail-locataire. Il y a des bailleurs qui n’ont aucun document de leur maison alors qu’ils ont peut-être 100 maisons. L’Etat doit pouvoir faire l’inventaire des bâtiments de Ouagadougou, de Bobo-Dioulasso et des autres régions. On peut faire l’inventaire des bâtiments construits et puis fixer les prix à partir de cela. Une fois qu’on a répertorié les maisons, on fixe les prix. Concernant les terres bradées, le gouvernement doit faire un communiqué disant que dorénavant, la terre appartient à l’État. Mais lorsque vous êtes un dirigeant et que vous-même vous vous cachez derrière ce bradage, cela s’avère compliqué. Si on mène une enquête minutieuse au niveau des sociétés immobilières, vous allez vous rendre compte que ce sont les mêmes dirigeants qui sont derrière. Parmi eux, certains ont leurs proches qui sont derrière. Telle est la réalité au Burkina Faso.

Avec tout cela, pourra-t-on aller à la réconciliation nationale ?
La réconciliation nationale aujourd’hui, c’est ce que nous avons cherché à communiquer. Mais, il y a des préalables. Quand vous voulez arriver à quelque chose, il y a un chemin à suivre. Mais quand vous n’avez même pas pu faire cela et que vous voulez sauter, c’est là que se pose le problème. C’est au gouvernement de communiquer, d’alléger la situation des Burkinabè. Tant que la situation restera telle, nous allons passer des années et des années à parler de réconciliation. La réconciliation c’est celle voulue par la population, poussée par l’élite politique. Pour nous, c’est l’Etat qui devrait taper du poing sur la table. En principe, on devrait être satisfait du nouveau ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville, si tel est qu’il défend le peuple, on devrait s’en féliciter parce qu’il va comprendre le problème des Burkinabè, notamment au niveau des locations et des terres. Mais, je regrette de le dire, l’actuel ministre de l’Habitat va échouer parce que, jusqu’à présent, rien n’est encore fait. Qu’en est-il de la suspension des loticements ? Nous pensons que véritablement si le ministre, Maître Sankara ne se lève pas lui-même pour attraper le taureau par les cornes, il risque d’échouer. Nous ne souhaitons pas qu’il échoue, mais de ce que nous voyons déjà, il risque d’échouer.

Mais est-ce qu’on peut aller à la réconciliation sans passer par la justice et la vérité ?
Ce n’est pas comme ça. La réconciliation pour moi, c’est le sentiment que chacun de nous a. Pour nous, la réconciliation constitue le pardon. Parce que, si tu ne pardonnes pas, tu ne peux pas aller à la réconciliation. La réconciliation c’est se pardonner. On parle de justice, vérité, réconciliation ; la vérité ici dans la réconciliation, c’est la sincérité, c’est l’honnêteté. Quand on n’est pas honnête on ne peut arriver à rien. Pour arriver à une réconciliation véritable, il faut passer par le pardon. Nous ne sommes pas contre les critiques. Mais, s’il faut attendre à ce que justice soit rendue cela va prendre du temps. La réconciliation est tout un processus. Si nous voulons que la réconciliation soit inclusive, il ne faut pas laisser quelqu’un au bas de la route. Il faut écouter tout le monde et ensuite permettre aux gens d’arriver. Nous pensons que Zéphirin Diabré est l’homme qu’il faut pour nous amener vers la réconciliation, parce que c’est un acteur clé des problèmes du Burkina Faso, de l’insurrection à nos jours.

Est-ce que vous êtes satisfait de la gestion de la crise sécuritaire par le gouvernement actuel ?
On ne peut pas dire qu’on est satisfait de la gestion de la crise sécuritaire. Pas plus tard qu’hier (NDLR), il y a eu des morts. Aujourd’hui l’insécurité au Burkina Faso nous divise. Quand vous prenez le Nord, le Centre, l’Est, le Centre-est, le Sahel, vous voyez ce qui se passe. Même si dans le Mouhoun où il y a une accalmie. Nous ne comprenons pas la politique du Burkina Faso, pas parce que le gouvernement ne communique pas. Mais parce que le gouvernement tente de rattraper un certain nombre d’informations. Parfois il vient en retard avec des informations liées à des morts, nous ne comprenons pas cela. Parfois le gouvernement ne fait même pas de communiqué pour dire que dans telle localité il y a eu des morts. Il laisse la tâche aux gouverneurs. Il y a deux ans ces derniers étaient appelés des “personnes non-identifiées”. Ces personnes ne sont-elles pas encore identifiées ? La gestion de la question sécuritaire est un véritable problème. C’est pourquoi nous avons demandé la démission du gouvernement Dabiré.

La démission du Premier ministre va-t-elle résoudre le problème ?
Dabiré est arrivé à la limite de ses possibilités. Pourquoi donc le garder ? Chose que lui-même a reconnu. La question du départ du Premier ministre ne devrait même pas être posée. Il faut nous amener un sang neuf, avec qui on peut avoir un espoir. Ce n’est pas une question de M21, il s’agit de notre pays. Il faut que le Burkina Faso devienne une vraie nation, une nation où chacun compatit à la douleur de son frère ou de quiconque.

En ce qui concerne les déplacés internes, comment vous jugez les mesures prises en leur faveur ?
C’est un échec ! Parce qu’en même temps qu’on dit que le gouvernement développe un système de recherche, en même temps les gens se déplacent. Nous sommes officiellement à 1.800.000 déplacés internes, disons près de 2.000.000, c’est du jamais vu au Burkina Faso. Prenez les écoles qui sont fermées à cause de cela, sans parler des morts, combien d’orphelins ? Combien de veufs et veuves ? Qu’est-ce que le gouvernement veut faire ? Où est-ce que le gouvernement veut nous amener ? Parce que s’il n’y a pas de paix, il n’y a pas de développement, il n’y a pas de cohérence sociale. De façon résumée, les Burkinabè se cherchent, les Burkinabè cherchent aujourd’hui à survivre.

Que propose le M21 quant à la gestion des déplacés internes ?
Nous n’avons pas de proposition magique. Notre rôle, en tant qu’organisation de la société civile, c’est de dire les problèmes réels du pays. C’est aux tenants du pouvoir de gérer la question. Nous ne gérons pas un pouvoir d’Etat. Si c’était le cas, on aurait toutes les possibilités pour contrer la situation. Nous, nous dénichons les problèmes et nous disions ce qu’il y a. C’est aux dirigeants de gérer. À l’époque, nous avions fait de la sensibilisation pour que la population collabore avec les FDS. Depuis plus de cinq ans, nous sommes dans cette dynamique. Ce n’est pas au M21 de donner une orientation précise de ce que l’on doit suivre. Notre mission est la veille citoyenne. Et la veille citoyenne, c’est de dire ce qu’il faut, les informations de la base au sommet et du sommet à la base. Maintenant, qu’est-ce qu’il faut faire ? Les dirigeants le savent. Nous faisons des propositions qu’on remet à qui de droit. Et nous l’avons fait plusieurs fois, notamment en animant des conférences de presse, etc. Nous avons même rencontré le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré pour lui présenter certaines propositions. Pour nous, il faut interpeller pour que les dirigeants prennent conscience de la situation.

Propos recueillis
Par Firmin OUATTARA

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