
Au cœur de Ouagadougou, le mémorial Thomas Sankara se dresse comme un symbole puissant de l’engagement, de la liberté et de la justice. Parmi ceux qui œuvrent pour faire vivre l’héritage de ce grand leader africain, Talato Ouedraogo, une jeune étudiante à l’université Joseph Ki-Zerbo et guide, incarne les valeurs de résistance et d’espoir pour les générations futures. À travers son parcours, elle rappelle à chacun que l’héritage de Thomas Sankara ne se limite pas à l’histoire, mais continue d’influencer et de motiver des générations à agir. Lisez !
Qu’est-ce qui vous a amené à travailler comme bénévole au Mémorial Thomas Sankara ?
C’est la volonté d’être utile à ma société. C’est cette terre du Burkina Faso qui m’a vue naître, qui m’a vue grandir. Au soir de tout cela, qu’est-ce que je pouvais faire pour cette société-là ? Donc, au vu de ma formation, mon amour pour l’histoire, tout ce que j’avais pu acquérir comme connaissances sur Thomas Sankara, je me suis dit par curiosité, qu’est-ce que je pouvais faire ? Pourquoi ne pas partager le peu que je sais sur Thomas Sankara à la nouvelle génération, à tous mes camarades, pour permettre à tous ceux qui veulent apprendre, d’avoir des notions sur Thomas Sankara. C’est une question de réhabiliter sa mémoire, c’est une question de faire revivre sa mémoire.
Avez-vous des expériences significatives dans le domaine de la culture ou de l’histoire ?
Dans le domaine de la culture, oui. Parce que je suis amoureuse de l’histoire et de la culture, ce sont des notions qu’on ne peut pas dissocier. Qui parle d’histoire va toujours parler de culture, qui parle de culture va toujours parler de l’histoire. À l’université, j’avais voulu faire la filière histoire. Avec les orientations, je n’ai pas pu l’obtenir. Donc, je suis allée me forcer cette personnalité en histoire et vite, j’ai compris que l’histoire du continent africain a été tronquée. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Il fallait aller à la recherche de cette vraie histoire du continent. J’ai compris que le continent africain participait aussi à l’épanouissement du monde. Malheureusement, par moment, cette histoire est passée aux oubliettes. J’ai refusé cela. C’était encore l’occasion de découvrir davantage. Comme Sankara l’a dit, tout est expression culturelle. On peut avoir l’impression que saluer quelqu’un, c’est banal, c’est naturel, mais la façon de le faire est culturelle.
En quoi l’héritage de Thomas Sankara résonne-t-il avec vos propres valeurs et convictions ?
Parler de l’héritage de Thomas Sankara, c’est parler des valeurs qu’il a incarnées. Je suis passionnée de ces valeurs, je vis ces valeurs. Toute petite, on nous a appris l’intégrité, l’amour d’une chose, l’amour de sa patrie. Chez nous, on disait, « on ne doit pas lapider la terre de ses ancêtres avec un caillou. On doit jeter toujours avec un moule de terre, quitte à ce que la terre se disperse et ça continue. On ne doit pas tourner dos à sa patrie ». Donc, je grandis dans ces valeurs-là. Quand j’ai découvert Thomas Sankara, je me rends compte que c’est toutes ces valeurs-là qu’il portait. Aujourd’hui, au-delà d’être une source d’inspiration, un modèle, c’est une boussole qui guide mes pas, qui guide mes choix et même ma façon de servir.
Quel est, selon vous, l’aspect le plus significatif de la pensée de Thomas Sankara ?
L’homme a incarné des valeurs, mais la simplicité, la modestie et l’humilité auxquelles Thomas Sankara a communié avec son peuple, il a su montrer que la valeur de l’homme ne se limite pas à des documents, à de l’argent. Thomas Sankara a placé l’être humain au-dessus de tout et il a su donner l’exemplarité. Mais aujourd’hui, on veut placer l’homme au second rang. Pourtant ce n’est pas le cas. C’est cette dignité qu’il a incarnée autour de l’homme qui est l’aspect le plus significatif, selon moi.
Comment ses idées peuvent-elles être appliquées à des enjeux contemporains en Afrique ?
Regardez aujourd’hui les valeurs qu’il a apportées. Thomas Sankara a redonné une fierté à tout un peuple. Avant, on disait que le Burkina Faso a été créé comme si on pouvait créer ce qui n’existait pas. Le Burkina existait déjà, pourquoi on nous parle de créer ? Cela étant, on trouve que ce qu’on a créé n’est pas trop ça, on disperse. Il a fallu en 1983 qu’il travaille pour nous redonner une image, une fierté, de la dignité. Aujourd’hui, avec son combat comme le panafricanisme, quand on regarde les enjeux actuels comme l’insécurité, Thomas Sankara a voulu qu’on se mette toujours ensemble parce que c’est ensemble qu’on aura la force. Ce sont des éléments qu’on peut explorer pour venir à bout de ces maux-là. Il a toujours prôné de “compter sur soi-même”. Pour lui, construire son bonheur de ses propres mains est une exigence révolutionnaire. On doit comprendre que nous devons être à mesure de générer tout ce dont nous avons besoin pour notre épanouissement. Aujourd’hui, c’est capital dans le contexte actuel.
Quel est selon vous le rôle d’un guide dans la transmission de l’héritage de Thomas Sankara ?
Le rôle d’un guide, au mémorial Thomas Sankara, on essaie de transférer des valeurs. L’homme a porté des valeurs. Faire en sorte que tous ceux qui viennent au mémorial Thomas Sankara, repartent plus rapprochés de Thomas Sankara pour porter son combat ? C’est ce que le guide joue comme rôle. Il faut faire vivre sa mémoire. Sankara est mort certes, le corps est parti, mais l’esprit demeure. Mais comment peut-on utiliser son esprit aujourd’hui ? Peu importe le visiteur, on essaie de s’adapter pour qu’à la fin, il reparte avec des éléments forts. On transmet des valeurs, on transfère une énergie, de l’émotion, mais aussi des valeurs comme le patriotisme, l’intégrité, l’amour de la patrie.
Comment abordez-vous la sensibilisation des visiteurs aux valeurs et aux idées de Sankara ?
En termes de sensibilisation, pour que les hommes puissent comprendre mieux le bien-fondé de son combat, il faut situer le contexte de la révolution burkinabè. Quand on parle des années 80 au Burkina Faso, comment était le contexte pour que les hommes puissent avoir une analyse objective de tout ce qu’il a pu poser comme acte. Si on dit que c’est en 83-87 que Thomas Sankara a osé affronter l’impérialisme pour dire qu’on en est marre, vous devriez partir. Aujourd’hui, voyez notre volonté de nous départir de toutes ces personnes-là, voyez ce que ça cause. Quand on dit que depuis les années 83, Thomas Sankara l’a fait, ça donne véritablement un aspect significatif de son combat. Mais on ouvre aussi le débat par moments, parce que c’est dans les échanges que les gens vont comprendre mieux. Les gens connaissaient déjà beaucoup de choses, mais quand on dit que tu es le guide, ils vont avoir l’impression que c’est toi qui vas tout dire. Quand tu ouvres, c’est devenu des débats, c’est devenu une contradiction, ça ouvre encore l’analyse, ça amène les gens à aller en profondeur en termes de réflexion. C’est ce qui est recherché. À la fin, chacun doit encore être en mesure de s’interroger. Comment il doit faire pour s’engager plus pour la libération de ce pays, voire du continent ?
Quels types de questions ou de préoccupations les visiteurs expriment-ils le plus souvent ?
La plupart, quand tu finis d’expliquer la statue de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, tu aborde la thématique avec la vision politique, idéologique et révolutionnaire de Thomas Sankara ; après tu dis que c’est ici que Thomas Sankara est mort. Peu importe les arguments que tu vas avancer, tout de suite on te demande pourquoi il est mort ? Pourquoi Thomas Sankara est mort ? Qui a tué Thomas Sankara ? Pourquoi aujourd’hui, c’est ce site que l’on prend pour la réhabilitation de sa mémoire ? C’est une panoplie de questions qu’on croise tous les jours au mémorial Thomas Sankara. Pour le guide, ça peut être une répétition, pour le visiteur, c’est une première.
Comment arrivez-vous en tant que femme, à mener à bien cette mission de guide ?
En tant que femme, être guide au mémorial Thomas Sankara, c’est l’accomplissement même de la mission de Thomas Sankara. Parce qu’il fut l’un des dirigeants du monde qui ait porté véritablement la cause de la femme. Sankara a dit qu’on ne peut pas concevoir, parler de révolution ou de développement et écarter la femme. Pour la première fois au Burkina Faso, les femmes ont occupé des postes de responsables stratégique comme le portefeuille de l’économie. Les femmes ont été recrutées dans l’armée. Sankara a interdit les mutilations génitales féminines, les mariages forcés, et même la mauvaise polygamie. Il a dit que la meilleure des émancipations sociales, c’est celle qui responsabilise la femme.
Comment arrivez-vous à lier cette mission et la vie de famille ?
Guide au mémorial Thomas Sankara, vie des familles, ce n’est pas simple. Comme vous le voyez, je suis toujours avec ma petite famille, je me déplace toujours avec. Donc ce n’est pas évident, mais lorsqu’on est passionné de ce qu’on fait, on ne parle pas de n’importe qui. Sankara est devenu un modèle, il est devenu une source d’inspiration intarissable comme l’a dit le Capitaine Ibrahim Traoré. Peu importe les contraintes, je travaille ici de 8 heures à 18 heures. Pour une famille, il faut répartir pour les tâches, ce n’est pas aisé.
Quels conseils avez-vous pour vos sœurs qui aimeraient faire comme vous ?
C’est de ne pas hésiter. Toutes celles qui ont de l’énergie nécessaire, c’est de cultiver la passion, la constance et de se former au maximum. Parce qu’ici, quand on est guide, surtout femmes, lorsque les visiteurs arrivent, tout de suite c’est le physique. Mais vous allez arriver à être captivant avec le contenu que vous allez transmettre. Parce que c’est un lieu visité par le monde entier. Peu importe qui vous êtes, les gens vont toujours vous regarder physiquement avec un certain comportement. Mais lorsque vous êtes bien formés, quand vous allez commencer à introduire, vous allez impacter et c’est le plus important. Donc tous ceux qui sentent qu’ils ont l’énergie nécessaire pour être guide, que ce soit au Mémorial Thomas Sankara ou sur d’autres sites, il ne faut pas qu’elles hésitent, elles n’ont qu’à se lancer. Mais la formation d’abord. Quand je parle de formation, ici, c’est l’accueil, le public, la prise de paroles en public. C’est très important. Mais c’est aussi d’aller à la pratique. C’est avec la pratique que je m’en suis en sortie.
Quelles suggestions auriez-vous pour améliorer l’expérience des visiteurs au Mémorial ?
Ici, on a beaucoup de défis. Vous voyez le public qu’on a. On n’a pas de micro. Si véritablement on pouvait avoir des micros. Mon collègue n’est pas avec moins de 100 à 130 élèves. Il doit utiliser sa voix. C’est quelque chose qui n’est pas sans conséquence sur le rendu. Parce que ceux qui ne vont pas entendre seront tentés de faire autre chose, ce qui va perturber les autres.
Vous savez, parler de Thomas Sankara, on peut le faire toute une journée sans finir. Mais quand quelqu’un arrive, il dit qu’il a 2 minutes, 3 minutes, 4 minutes pour visiter. Malgré toi, tu es obligé de tout serrer et dans tout serrer, tu ne seras plus toi-même. Tu peux avoir le sentiment que le travail a été bâclé, pourtant c’est le temps qui a manqué. Donc, que tous ceux qui viennent visiter aient minimum de temps pour écouter ; c’est le plus important. Quand vous dégagez un temps pour venir, vous payer, vous pouvez donner, encore plus de temps pour permettre aux guides d’être à la hauteur.
Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue en guidant des visiteurs ?
Ce qui va rester en moi, c’est le jour où j’ai accueilli des gens qui ne voulaient pas être guidés par des femmes, des Burkinabè. Comme on respecte le point de vue des visiteurs, je n’ai pas insisté parce que l’un de mes collègues homme était à côté. J’ai tenu à ce que mon collègue vienne les prendre, mais ça m’a touchée. Parce que pour quelqu’un qui décide de visiter le mémorial Thomas Sankara, c’est quelqu’un qui épouse l’idéologie de Sankara. Sankara n’a pas joué ce jeu. Il a aimé la femme, il a travaillé à mettre la femme au-devant des choses. Pourquoi ne pas se faire guider par une femme ?
Un appel à ceux qui épousent les idéaux du père de la révolution burkinabè ?
C’est d’appeler tous ceux qui épousent son idéologie, à s’inscrire à l’initiative « Ma brique pour Thomas Sankara ». Parce que ça sera notre meilleure façon de réhabiliter sa mémoire. A travers cette initiative, nous pourrons mettre en place des infrastructures aussi symboliques, à travers cette initiative, le projet continue. On aura des bâtiments comme une bibliothèque, une nécessité de revoir la littérature sur sa mort, une médiathèque, une salle d’exposition, une deuxième statue sera réalisée à hauteur de 37 mètres. Mais c’est encore de visiter le mémorial Thomas Sankara. C’est de l’histoire, c’est de l’émotion, mais aussi c’est un lieu de renforcement des capacités de patriotisme, d’engagement, c’est très important, surtout dans le contexte actuel.
C’est aussi remercier le peuple burkinabè, le peuple AESien, le peuple africain, pour ne pas dire le peuple du monde, tous ceux qui ont cru à l’idéologie de Thomas Sankara, tous ceux qui se mobilisent pour la réhabilitation de sa mémoire.
Aïcha TRAORE